Chapitre 5 - Partie 2
« Les sources humaines, c’est le passage obligé, elles permettent de rendre des informations cohérentes, de comprendre l’ensemble, de se livrer à des analyses », commente notre expert.
Un agent réunit alors une assemblée d’honorables correspondants, c’est-à-dire des collaborateurs occasionnels qui exercent par ailleurs un métier. Il choisit un groupe de personnes proches des hautes technologies. Ensemble, ils fondent une association de recherche orientée vers la connaissance des communications satellites. L’association organise un premier colloque, se déplace dans les salons professionnels, assiste à tous les congrès qui intéressent son domaine. Peu à peu, la structure apporte un répertoire complet des chercheurs compétents sur la question. Les plus rompus aux échanges savants organisent des déjeuners. Et, après des rencontres répétées, les orientations des industriels se devinent avec les nouveaux procédés privilégiés et les techniques abandonnées. Ils fournissent surtout des matériaux pour une analyse pertinente: en effet, grâce à ces indications, le directeur de mission rendra compréhensibles les fragments d’informations issus des autres actions. Au besoin, l’agence dote l’association du budget nécessaire pour financer des bourses de recherche sur des points particuliers.
La combinaison des trois dispositifs doit, avec le temps, éclairer notre service de renseignement. Les agents infiltrés -l’actionnaire et le stagiaire -, la connaissance et le suivi des deux personnes les mieux informées, la présence dans le champ d’activité par le biais de l’association produiront in fine le résultat escompté. Cependant, si d’aventure l’entreprise surveillée cultive une grande vigilance quant à ses recherches, le PR envisagera une action de renseignement opérationnel plus dure. Il s’agit le plus souvent d’organiser une promenade nocturne pour voler l’information, ce qui suppose de bien connaître sa localisation et sa physionomie.
Nous glissons vers la zone noire. Généralement, les coordinateurs affectionnent deux types d’opérations. L’opération du premier type ressemble en tous points à un vol classique; des individus pénètrent nuitamment dans les locaux du laboratoire de recherche et copient le disque dur de l’ordinateur de l’ingénieur en chef. Différence notable avec les bandits amateurs d’objets de valeur: ils ne laissent aucune trace. Parmi les agents, un serrurier ouvre les portes sans abîmer aucune fermeture. Un autre filme toutes les parties visitées à l’aide d’une caméra vidéo miniature et visualise les séquences au moment où l’équipe se retire afin de remettre le moindre objet à sa place. Un troisième, qui travaille sur le dossier depuis plusieurs mois, authentifie sur place l’information recherchée. Deux gardes du corps les accompagnent pour parer aux mauvaises surprises; en cas de besoin, ils utiliseront de préférence des gaz soporifiques. Théoriquement, une série de préparatifs empêche les rencontres inopportunes. Comme une équipe de vigiles veille probablement sur les lieux, si le site occupe une vaste superficie pour un nombre réduit de gardiens, le groupe tente de détourner leur attention: le cas échéant, des agents déguisés en clochards opèrent une diversion à l’extérieur du bâtiment. Si l’équipe de vigiles se révèle efficace, des agents infiltrent la société de gardiennage qui fournit ces prestations à l’entreprise.
Le second type d’opération emprunte d’autres chemins, où le PR prévoit d’introduire une personne à un poste clé qui, une fois en place, subtilisera l’information. Cette hypothèse se porte davantage sur la personne du directeur général. Elle vise à remplacer sa secrétaire personnelle par une spécialiste rompue à ce rôle. Le choix de cette tactique implique que le directeur détienne seul l’information sensible. Alain Damian soupire quand je lui évoque cette option: il la considère comme la plus répandue.
« Les secrétaires de direction savent tout, et puis elles n’attirent pas l’attention. C’est la situation idéale, un peu trop parfois. Certains sont prêts à toutes les manipulations pour l’occuper. »
Souvent ébahi au cours de mes rencontres avec ces professionnels de l’ombre, cette fois, je m’arrête, choqué par ce type de méthode. L’opération se déroule en deux temps. D’abord, une jeune femme particulièrement attirante, discrète, élégante mais pas trop, au parcours professionnel exemplaire, postule auprès du directeur. Le poste étant pourvu, l’homme décline l’offre. Une semaine plus tard, sa secrétaire habituelle est victime d’un accident. Dans deux cas sur trois, le directeur appelle la jeune femme pleine de qualités pour un remplacement immédiat. Selon Alain Damian, les adeptes de ces pratiques peu recommandables se soucient modérément du sort de la véritable secrétaire. Certains professionnels se contentent d’organiser une agression, au cours de laquelle de soi-disant voyous lui brisent une jambe. D’autres, privilégiant le résultat, sabotent sa voiture pour produire un accident de la route, sans trop se préoccuper des conséquences sur sa vie. Le PR comporte des opérations pour atteindre un objectif, non des considérations humaines.
La mise en chantier de l’ensemble d’une telle mission appelle des ressources humaines, techniques et financières importantes: probablement entre 8 et 10 millions de francs, une quinzaine d’intervenants - permanents ou ponctuels - et des actions étalées sur au moins une année. Les enjeux économiques expliquent, à défaut de le justifier, ce genre de dépense. Pour un nombre croissant d’acteurs, étatiques ou privés, la conquête de marchés représentant des dizaines de milliards de dollars passe par ces investissements jugés indispensables.
De nos jours, d’autres techniques, plus discrètes, plus douces aussi, rivalisent avec ces méthodes. De puissants logiciels, longtemps développés dans les laboratoires secrets du ministère de la Défense, assument des tâches complexes de renseignement. Appliqués au monde économique, ils représentent, à mesure qu’ils se perfectionnent, un nouvel espace d’activité pour comprendre ses concurrents, analyser des marchés, prévoir les événements.
Place de la Bastille, face à l’Opéra du même nom, j’emprunte une rue sur la gauche, je suis les indications qu’on m’a données et je m’engage bientôt dans une voie étroite et sombre, à droite. Il semble que le parcours finisse dans un cul-de-sac, mais non, à gauche il y a un porche. Je traverse une cour pavée. Je repère une porte vitrée ne portant aucune indication et je monte au troisième. Derrière une porte blindée, je découvre de vastes bureaux.
Présentations avec Christian Krumeich. De 1975 à 1993, il a travaillé pour le compte du ministère de la Défense. Chercheur avant-gardiste dans ses jeunes années, il planche sur les calculateurs, ancêtres des ordinateurs que nous connaissons. Spécialiste des sciences cognitives, il participe en 1979 aux premières études sur l’intelligence artificielle. Des structures juridiques diverses, portant des appellations liées à la recherche, abritent les laboratoires qui, dans les faits, dépendent du ministère de la Défense. Entre 1981 et 1982, il
oriente ses travaux vers le traitement du langage naturel, un secteur balbutiant pour les militaires, mais sur lequel ils fondent de grands espoirs. Le pari initial est simple: les masses d’informations reçues par un service de renseignement atteignent un niveau tel qu’elles empêchent une bonne analyse de l’ensemble du contenu. Donc, il s’agit d’inventer un appareil capable d’ingurgiter de grandes quantités de textes, et, à partir de ces données, de produire des analyses pertinentes. Le Miti au Japon, les centres universitaires de Stanford et du Massachusetts lnstitute aux États-Unis se lancent dans les mêmes travaux. Ces concurrents scientifiques s’appuient sur des modèles morpho syntaxiques pour enregistrer les langages; concrètement, leurs calculateurs parviennent à enregistrer et à additionner des masses importantes de textes rédigés dans toutes les langues, puis réussissent à définir le sens de chaque donnée. Point noir, la machine se montre incapable d’effectuer une analyse de contenu. Aucune utilité en matière de renseignement.
La France bénéficie d’une longue tradition en matière linguistique. Depuis le début du siècle, à Paris, une école de psychomécanique du langage domine cette science. Sous l’influence d’universitaires, comme l’émérite Bernard Pottier, ce courant évolue et fonde la noémique - du grec noéma, la pensée. Selon Pottier, un noème se définit comme l’unité minimale de sens conceptuel; ce sont des concepts élémentaires impossibles à diviser en sous-concepts. Perplexe, je regarde mon hôte, un véritable savant passionné, parfois difficile à saisir. Devinant mes doutes, il s’arrête un instant et illustre son petit cours privé sur la noémique.
«Tenez par exemple: “être” est un noème, la fonction Être est indivisible. De même “voler”, au sens de “planer dans les airs”, est un concept de base. Idem pour “technologie”, au sens des productions de la main de l’homme. Si maintenant vous employez ce métalangage pour effectuer une enquête sur l’aviation, vous n’indexez plus tous les mots voisins d’avions, vous recherchez les idées qui rappellent la suite de noèmes: Être une Technologie qui Vole. »
En relation avec le monde universitaire, Christian Krumeich et ses confrères conçoivent depuis leur laboratoire un logiciel destiné à ce langage pivot, c’est-à-dire un système qui identifie les concepts de base, les noèmes, indépendamment des langues qui les véhiculent. Qu’il s’agisse d’idéogrammes ou de langues indo-européennes. Après de longs tâtonnements,
en 1985, ils parviennent à des résultats satisfaisants, bien qu’encore imparfaits. Un premier logiciel voit le jour, il s’appelle Taïga, que son utilisation destine en priorité au renseignement. Taïga reprend les objectifs contenus dans les plans de renseignement de la DGSE. Ainsi le logiciel reçoit-il un grand nombre de sources: les agences de presse AFP, Reuter, Tass; le fil diplomatique, donc toutes les notes d’observation des fonctionnaires du Quai d’Orsay; le fil militaire pour les notes des attachés militaires français à l’étranger; les comptes rendus des interceptions de communications opérées par les services; plus d’autres sources spécialisées. Provenant du sommet de la DGSE, les plans de renseignement précisent, eux, les réponses à obtenir. Un programmateur les traduit sous la forme d’équations de noèmes. Le logiciel recherche alors entre toutes les sources des connexions qui rappellent l’addition de ces noèmes. Il trouve des causalités jusque-là ignorées, des relations mal perçues. Taïga apparaît ainsi comme le premier logiciel autorisant des analyses de contenu.
Ses créateurs l’améliorent continuellement. En 1995, ils développent une nouvelle génération de programmes, et le logiciel prend le nom de Noémique. En 1997, un nouveau le remplace: Popics. Selon Christian Krumeich, de nos jours, une trentaine d’ordinateurs superpuissants tournent avec ces logiciels, jour et nuit, dans les sous-sols du ministère de la Défense, et analysent des milliers de sources en temps réel. La noémique permettrait de satisfaire à une dizaine de plans de renseignement: en géopolitique, avec des recherches sur des personnalités internationales et le politique de certains États; en macroéconomie, avec des recherches dans les secteurs de l’énergie et des télécommunications; en veille technologique, avec des équations pour tout savoir en acoustique et en furtivité.
Depuis environ cinq ans, ces programmes sophistiqués charment les industriels. Une société de Bâtiment et Travaux publics élabore ainsi des plans de renseignement pour Noémique, afin de devancer la recherche mondiale sur les nouveaux bétons, ou d’anticiper les offensives de ses concurrents sur les grands marchés. Les logiciels profitent aux entreprises qui interviennent dans des secteurs dominés par de forts volumes d’informations, soumis à des évolutions rapides, comme les hautes technologies. Bien que très couteux, ils sont considérés par les professionnels du renseignement économique comme des outils d’avenir. Conscient de ces évolutions, Christian Krumeich vend lui-même les prestations de ses talentueux engins à des entreprises.
Le renseignement économique s’appréhende aujourd’hui à travers plusieurs réalités: il fait appel aux outils les plus sophistiqués, il rassemble des hommes formés aux techniques offensives, l’État lui-même y participe, et des sociétés privées l’encouragent. Ce phénomène nouveau engendre des comportements inédits et des faits divers singuliers dans la vie des affaires. Des services secrets, tels que la CIA, espionnent au nom de l’industrie des loisirs. De grands patrons trébuchent lors d’accidents industriels qui portent la marque d’entreprises de déstabilisation. Des professionnels du renseignement interviennent même au carrefour de la politique et de l’économie pour détruire des concurrents ou tenter de manipuler des juges. Certaines affaires traduisent l’arrivée massive de ces professionnels dans la vie des entreprises, autant qu’elles en soulignent les abus.
