Chapitre 4 - Partie 2

En février 1982, coup de théâtre: l’opération cesse brutalement. Vladimir Vetrov possède un caractère entier, sentimental, exigeant, exubérant aussi. Ses amours le désenchantent, il n’assume pas ses déboires, se soûle volontiers et cultive des attitudes extrêmes. Le maître espion ne possède aucune rigueur, pas la moindre vigilance ni le moindre sang-froid dès qu’il s’agit d’amour; magnifique qualité, évidemment, même si elle s’accorde mal aux exigences du renseignement. Durant l’été 1982, la police l’interpelle pour un pathétique fait divers: dans un parking de la capitale, il a tenté de supprimer une maîtresse qui le délaissait. L’assassinat a échoué, mais, dans la confusion, il a abattu un vigile. L’ex-compagne est une secrétaire du KGB. Farewell devient un prisonnier de droit commun destiné à passer quelques années dans un pénitencier de Sibérie. Hélas, son ancien service le surveille étroitement. Une correspondance avec son épouse légitime éveille des soupçons, puisqu’il y évoquerait les protections que lui assurent ses nouveaux amis français. La justice militaire soviétique se lance alors dans des investigations approfondies, déniche des preuves de contacts irréguliers et, après plusieurs mois d’interrogatoire, lui fait avouer son crime.
On estime à quatre mille le nombre de pages transmises par Farewell aux Français: notes de synthèse, rapports d’activité, avis d’ordre général, coordonnées d’agents infiltrés… Des pages qui balaient tout le spectre des activités et des personnels sensibles de l’organisation. Bernard Gérard en conserve un souvenir ému.
«Nous avons procédé à l’authentification de tous les documents. Après plusieurs années d’exploitation, cette masse de données bouleverse notre appréhension des rapports de force. »
Le prédécesseur de Bernard Gérard au moment des faits informe en personne le nouveau chef  de l’État, François Mitterrand, le 14 juillet 1981. À cet instant, la source Farewell continue à livrer ses secrets entre les étals d’un marché moscovite. Par cette intervention, la DST s’épargne le risque de subir les lourdes réformes alors envisagées par les socialistes qui la suspectent de collusion avec les clans gaullistes. En outre, durant l’été, elle permet à la France de gagner l’estime des partenaires américains, alors méfiants à l’égard du nouveau pouvoir de gauche. Au sommet des pays industrialisés d’Ottawa, le 19 juillet, moins d’une semaine plus tard, le président français partage avec Ronald Reagan, son homologue américain, les premières conclusions du dossier Farewell - notamment la liste des taupes soviétiques placées dans des entreprises aux États-Unis. Au total, les cadres de la DST en charge du tri et de l’analyse des informations communiquées identifient trois cents agents soviétiques infiltrés en Occident.
La qualité des documents reçus s’explique par la position de Vetrov dans l’administration du renseignement soviétique. Le KGB obéit alors aux ordres d’un président, désigné par le premier secrétaire du parti. Ce chef gouverne l’ensemble grâce à un collège composé des responsables des directions et départements. Il existe alors douze directions principales et plusieurs départements. Ces entités réunies représentent toutes les activités de renseignement imaginables: direction de la sécurité intérieure, direction des gardes-frontières, de la sécurité militaire, des transports, des interceptions de communications… Pour tous les officiers soucieux de réussir une belle carrière, la plus convoitée est la direction des renseignements extérieurs, qui dispense les missions dans le monde entier. Dans l’organigramme officiel du KGB, elle apparaît sous les initiales PGU. Cette direction, qui emploie dans ces années-là plusieurs milliers d’agents et de correspondants, se divise elle-même en six sous-directions, dont chacune est désignée par une lettre. K : sécurité du renseignement extérieur; S : collectes clandestines d’informations; a : appui technique; l : exploitation et analyse des renseignements; R : planification géographique; enfin T : renseignement technologique; c’est celle qui initialement comptait dans ses rangs l’ancien officier en poste à Paris.
Au gré de ses performances, Vetrov grimpe dans la hiérarchie de la PGU, jusqu’à assurer des  onctions proches des services centraux. Ainsi dispose-t-il d’un regard sur l’ensemble des travaux de la structure la plus offensive du KGB. Cela conditionne au premier chef l’analyse faite en France des documents réceptionnés. Si de cette masse ressort, comme préoccupation principale, l’information à caractère scientifique et technique, alors l’avenir de la planète en dépend déjà, peu ou prou. Les Soviétiques, conscients de leurs faiblesses en ce domaine, se ruent sur le renseignement économique pour maintenir un niveau satisfaisant à l’intérieur de leurs frontières. En le dévoilant, Farewell désigne aux Occidentaux l’enjeu principal pour les professionnels du renseignement dans les années à venir. Dès 1987-1988, la DST multiplie ses efforts dans le champ économique. Elle y découvre alors subitement la présence d’autres services, notamment asiatiques. On en saisit rapidement la portée. Les responsables comprennent que les activités d’intelligence apportent des renforts substantiels à l’économie d’un pays, donc augmentent sa puissance. Le pouvoir politique interprète prestement ses orientations; depuis le décret 82.1100 du 22 décembre 1982, la DST participe à la protection des secteurs clés de l’activité économique nationale.
«La leçon à retenir du dossier Farewell? s’interroge Bernard Gérard. Parmi les critères. D’évaluation de la vigueur et de la souveraineté d’un pays, sa position dans les technologies devient un facteur déterminant, peut-être même avant la défense militaire. Les conséquences les plus concrètes pour la DST tiennent en des changements structurels. Un comité scientifique et technique se crée, composé d’universitaires, de patrons, de chercheurs et de policiers. Ils s’adressent aux entreprises nationalisées, pour les conseiller sur différents aspects de leurs stratégies. »
Les missions de surveillance évoluent également. Désormais, le contre-espionnage n’épie plus seulement les secteurs de l’armement ou le champ diplomatique. Il s’intéresse à toutes les réunions économiques. Nous sommes à la fin des années 1980, et, à travers ses missions, il réalise que Japonais, Chinois ou Américains dirigent déjà leurs services secrets vers l’économie. En 1990, ‘l’URSS consumée cède la place à d’autres types de dangers; dans les services de renseignement circulent alors des notes au sujet de l’éclatement du risque: prolifération nucléaire, flux d’argent sale, terrorisme international, attaques contre le patrimoine économique… En 1998, le commissaire principal Éric Bellemin-Comte précise le contenu de ces dernières agressions.
«Notre pays est une puissance économique mondiale de premier plan, par la technologie, les savoir-faire, les compétences et la situation qui en résulte dans des parties stratégiques du globe. C’est ce potentiel qui est visé. Cependant, la définition de la menace et de ses vecteurs devient de plus en plus complexe. L’espionnage industriel de type classique visant à acquérir de manière frauduleuse des secrets technologiques, des brevets et formules - et ce pour faire  l’économie d’années de recherche, d’expérimentation et souvent d’échecs, phase la plus  onéreuse de l’élaboration d’un produit -, est toujours florissant. Le sabotage est également une arme efficace pour retarder, ne serait-ce que le temps d’ouverture d’un marché, l’entreprise concurrente. À ces formes de menaces classiques se combinent désormais d’autres manœuvres moins directes: ingérence ou acquisition de groupes qui absorbent telle entreprise clé d’un secteur donné; prise de contrôle dissimulée des fournitures de matière première; pratiques de lobbying déloyal; désinformation et déstabilisation médiatiques. Les pratiques en ce domaine peuvent être le fait d’entreprises privées agissant directement soit par l’intermédiaire d’officines, soit plus ou moins prises en compte par des structures étatiques voire para étatiques, allant jusqu’à une implication totale des services de renseignement des États en faveur du complexe industriel (États-Unis, Japon, entre autres). Les vecteurs de ces manœuvres tendent à se diversifier, à mesure que les échanges se mondialisent 1.»
Afin de prémunir les entreprises de tels fléaux, la DST opère en amont, par des missions de sensibilisation. En collaboration avec plusieurs ministères, le cabinet du directeur dresse une liste des structures économiques sensibles: sociétés commerciales, groupements professionnels, laboratoires de recherche… Chaque année, environ mille organismes entrent sur la liste. Ensuite, par petits groupes ou de façon isolée, des gradés de la DST les convient à des séminaires pour leur prodiguer une série de conseils. Les règles de prévention enseignées se scindent en deux parties. La première comprend de simples mais efficaces mesures de sécurité : utilisation de badges à l’entrée et à la sortie des locaux, choix des meilleures serrures, règle stricte pour les doubles de clés, coffres-forts dans les bureaux pour les activités les plus exposées, surveillance des sites. La seconde concerne des comportements agissant plus directement contre des activités de renseignement. Ainsi, on suggère à une entreprise de contrôler l’ensemble des informations destinées à l’extérieur, émises depuis ses différents services: les dossiers de presse envoyés aux médias, ajoutés aux rapports annuels, aux interviews accordées par les dirigeants, aux informations diffusées dans les salons, à celles communiquées à des intermédiaires dans des négociations, ou à des visiteurs lors de contacts professionnels. Si d’aventure des personnes malintentionnées réunissaient cette masse d’informations, seraient-elles en mesure d’en déduire les stratégies les plus confidentielles de l’entreprise, de prévoir ses choix et de mesurer sa vulnérabilité? Donc, un plan de renseignement comportant peu de risques réussirait-il à percer les secrets de l’entreprise? Bien souvent, les directions générales ignorent ces postures intellectuelles. Elles fondent pourtant l’essentiel des tactiques de déstabilisation.
Les experts du contre-espionnage dispensent d’autres leçons, plus ciblées, à des catégories précises de personnels. Les cadres en charge de la gestion des réseaux informatiques sont instruits en matière de piratage, avec généralement le concours obligé d’anciens forbans des réseaux. Les représentants chargés de la prospection de marchés à l’étranger assimilent, eux, un planisphère des activités de renseignement, avec les différentes techniques utilisées et le niveau d’agressivité selon les régions du globe. En effet, dans certains pays, de discrets                              officiers visitant systématiquement les chambres d’hôtels, mieux vaut donc en être prévenu. Ces dangers représentent l’ensemble des moyens les plus usuels du renseignement, mais, dans certains cas, des manœuvres d’envergure les secondent, faisant appel à de l’espionnage à part entière: infiltration, intrusion, manipulation. Aussi, en marge de ces «ateliers d’éveil » aux finesses des services secrets, la Section de la sécurité et de la protection du patrimoine de la DST accomplit-elle des missions de renseignement dans le monde économique, afin de dépister les agissements les plus graves. Au cours des trois dernières années, les affaires les plus sensibles et demeurées parfaitement confidentielles, engageant des services étrangers qui recourent à des techniques lourdes, porteraient sur un contrat ferroviaire en Asie et sur le contrôle de l’approvisionnement en métaux rares d’un groupe français.
Ces réalités de la vie des affaires, amplement ignorées par la plupart des salariés, alimentent des discussions intenses et feutrées au sommet de l’État. Les synthèses de la DST, attestées par les notes des Renseignements généraux, corroborées par les avis des organismes spécialisés dans l’aide à l’exportation, inspirent progressivement les institutions. La rédaction du nouveau Code pénal, achevée en 1993, exprime ce phénomène. À cette occasion, le législateur spécifie les activités d’espionnage de notre époque; il ne les limite plus aux domaines militaire et diplomatique. Aujourd’hui, l’article 411-6 dudit Code définit ainsi l’infraction: «Il s’agit du fait de livrer ou de rendre accessibles à une puissance étrangère, à une entreprise ou à une organisation étrangère ou sous contrôle étranger ou à leurs agents des renseignements, procédés, objets, documents, données informatisées ou fichiers dont l’exploitation, la divulgation ou la réunion est de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation.» Désormais, avec cette réforme, on ne parle plus comme jadis d’«intérêts de la défense nationale », mais de la notion, plus large, d’« intérêts fondamentaux de la nation ». Ces derniers contiennent «les éléments essentiels de son potentiel scientifique et économique et de son patrimoine culturel ». Tout démontre une volonté de laisser le plus grand champ d’intervention aux juges en ce domaine. Le texte n’entend pas l’économie au sens étroit du terme, il englobe la recherche scientifique et les innovations techniques, qui assurent la compétitivité des entreprises. Selon les qualifications retenues, les actes et les commanditaires, théoriquement, les sanctions contre les actes d’espionnage économique prévoient de six mois à quinze ans de prison et de 120000 à 1,5 million e francs d’amende. La justice sépare toutefois ces fautes en deux catégories, selon qu’elles servent une puissance étrangère, ou, cas plus fréquent de nos jours, qu’elles procèdent d’un industriel agissant de son propre chef. Dans ce dernier cas, la peine faiblit. Une preuve de prudence et de réalisme: les aléas des affaires pourraient conduire des entreprises nationales à trébucher…
Encouragés par de nombreux dirigeants, les responsables politiques désirent également participer à ces nouveaux défis. À partir de 1989 et jusqu’en 1994, ces questions ne provoquèrent aucune volonté de changement. Excepté dans leurs aspects défensifs, les activités d’intelligence économique ne bénéficient d’aucune volonté gouvernementale. Pierre Conesa, partisan de la création de groupes d’intelligence économique dans les ministères, responsable des relations internationales à la DGA, en analyse les causes:
«La tradition bureaucratique française, c’est une somme de verticalité, alors que l’intelligence économique, par nature, c’est l’échange latéral d’informations pour que des services qui ne se concurrenceraient pas mettent au pot un certain nombre d’informations et décident ensemble d’une stratégie.»
Grand, brun, barbu, la quarantaine, la démarche volontaire, les gestes pressés, je le sens agacé par ces questions, irrité par les dysfonctionnements de l’administration.
«En matière d’offre industrielle à l’exportation, par exemple, que ce soit pour vendre du béton ou des armes, le bon déroulement des ventes est conditionné par la garantie Coface», précise- t-il. C’est Bercy, le ministère de l’Économie et des Finances, qui l’accorde. Mais Bercy fonctionne comme une citadelle «sans établir de synergie avec les autres administrations».
Dès lors, selon Pierre Conesa, les services français assisteront difficilement le tissu économique dans ses conquêtes de marchés à l’étranger, dans la mesure où les partenaires publics susceptibles de les aider ne communiquent pas entre eux.
«Il y a un autre problème, culturel cette fois, ajoute-t-il encore. Chez nous, on fonctionne sur un système lié à quelques grandes écoles. Une fois dans votre vie, quand vous avez votre diplôme, on vous annonce que vous êtes très bon, puis il n’y a plus rien à apprendre. Cela provoque une addition de suffisances. Vous avez par exemple celle des polytechniciens: ils prennent tous les problèmes comme des inconnues faciles à mettre en équations mathématiques; celle des énarques qui par habitude traitent tous les sujets sans vraiment les connaître. Ces suffisances expliquent certains grands naufrages comme Superphénix ou le Crédit Lyonnais. Chaque fois, la solidarité de corps joue et contribue à retarder la révélation du sinistre. Superphénix est en partie lié au corps des Mines; le Crédit Lyonnais à l’inspection des Finances. Quand vous appartenez à un corps de contrôle dans une entreprise publique dont le P-DG a été nommé par votre ministre, vous êtes prudent. Mécaniquement, ces réalités empêchent l’intelligence économique d’éclore. Le principe de base de l’intelligence économique, c’est aller chercher de l’information, apprendre, comprendre, travailler ensemble dans des positions qui sont claires, sans s’interroger pour savoir si le chef partage la même opinion, en se demandant plutôt si la réalité est celle que l’on appréhende. Nous avons de gros handicaps. »
Les événements, hélas, abondent en son sens. Le 1er avril 1995, le Premier ministre Édouard Balladur crée le CCSE, Comité pour la compétitivité et la sécurité économique. Le décret fondateur lui fixe pour objet d’impulser l’intelligence économique en France, afin de rendre nos entreprises aussi fortes que les autres pour aborder les plus rudes batailles commerciales. Il se réunit pour la première fois en décembre 1996 et disparaît sans trop de bruit en juin 1998.
Durant sa courte existence, il ne promeut aucune initiative sérieuse. Raison de son impuissance: son autorité de tutelle en la personne du ministre de l’Économie et des Finances Jean Artuis s’oppose au secrétariat du Comité qu’anime le SGDN, le secrétariat général à la Défense nationale.