Chapitre 4 - Partie 1
Renseignement économique: un service public «Dans le cadre de la lutte économique mondiale entre services de renseignement nous n’avons ni ennemis ni amis; nous n’avons que des intérêts. »
Jacques FOURNET, ancien directeur de la DST. 23 janvier 1985, maison d’arrêt de Lefortovo, Moscou. Quatre policiers ouvrent la cellule de Vladimir Vetrov. Lequel les regarde, sans trop de surprise. Comme ils prétendent avoir des ordres pour le transférer dans un autre lieu, le prisonnier obéit. Le groupe d’hommes marche, longtemps. Les couloirs mal éclairés, les corridors, les sas de sécurité se succèdent, le détenu s’attend à rencontrer pour l’énième fois un officier du KGB. Ils pénètrent enfin dans une pièce. L’un des policiers se tourne très calmement vers Vladimir et lui déclare que les autorités rejettent le recours en grâce qu’il a déposé contre la décision de la chambre militaire rendue le 14 décembre 1984.
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La décision sera donc appliquée. Immédiatement il comprend. Dans ces moments, certains perdent l’équilibre, sont pris de vertige, si bien que, à sa droite et à sa gauche, deux policiers s’avancent, prêts à le soutenir. Derrière lui, un troisième sort un revolver. Son bras se lève, posément le canon s’immobilise. Les deux policiers placés sur les flancs du condamné détournent légèrement la tête. Une balle dans la nuque, une autre dans le crâne. Un médecin légiste constate le décès et transmet au procureur: Vladimir Vetrov, exécuté ce jour pour crime de haute trahison. On place sa dépouille dans une fosse commune, sans inscrire .la moindre mention. Conformément aux habitudes, personne n’indiquera à la famille la localisation de la sépulture. Le système soviétique refuse toute faveur à ses traîtres, même morts. Dans les jours suivants, l’information franchit le rideau de fer et parvient au ministère de l’Intérieur, à Paris. L’Élysée en prend connaissance. Dans des bureaux discrets, les quelques personnes habilitées referment le dossier Farewell, nom de code du plus fameux agent occasionnel de la DST, abandonné par la France dans les geôles moscovites.
Juillet 1998, la Coupe du monde de football mobilise l’attention d’une part croissante de Français. Un matin, vers 10 heures, je retrouve Bernard Gérard, ancien patron de la DST. Il fait beau. Dans les rues de Paris, des humeurs légères animent le visage des passants. Bien entendu, autour d’un café, nous discutons de football, beaucoup. Mieux que personne, il commente avec faconde les moments les plus intenses du dernier match de l’équipe de France. Puis, après avoir échangé toutes nos impressions, nous nous rappelons mutuellement l’objet de notre rencontre. Le préfet Bernard Gérard reste l’un des témoins de premier plan de la formation des services français au renseignement économique.
«Ma première charge de préfet remonte à 1974 et, depuis cette période, je cherche à concilier les activités du service public avec le développement économique, explique-t-il. En 1986, j’occupe un poste en Polynésie française et l’on me présente comme une éventualité ma nomination à la direction de la DST. Une discussion s’engage. Je ne connais alors que partiellement l’ensemble des missions assurées par la maison, mais j’en suis impressionné. Bien que l’URSS ne manifeste plus les mêmes signes d’hostilité à notre égard, elle mobilise continuellement l’attention du contre-espionnage. Dans le même temps, la menace terroriste apparaît comme l’une des principales agressions contre nos sociétés pour les années à venir. Cette maison doit faire face à plusieurs défis. L’affectation me passionne. Je suis finalement nommé au poste de directeur de la DST au mois d’avril 1986. »
Bernard Gérard dirige pendant cinq années le millier de fonctionnaires que comprend le service. Dès son arrivée, il prend la mesure des changements qui l’affectent. Certes, la lutte antiterroriste l’accapare, surtout après juin 1986 et la multiplication des attentats à Paris, mais ce n’est pas tout…
«À cette période, il existe une direction de la protection du patrimoine en charge de dossiers économiques. En prenant mes fonctions, je découvre qu’elle est encore peu structurée, mais que, déjà, de profondes mutations la traversent. Lentement, elle voit ses compétences considérablement accrues. Ce soubresaut est provoqué par une extraordinaire affaire d’espionnage que je considère comme l’une des plus importantes du siècle: le dossier Farewell. L’essentiel de l’affaire se déroule entre 1980 et 1982. Cependant, lors de mon arrivée, en 1986, le service en tire encore les enseignements, tant la masse d’informations collectées est importante. Farewell modifie radicalement notre perception des Soviétiques. Jusqu’alors et depuis le commencement de la guerre froide, nous pensions que leur principal souci se portait sur nos niveaux d’armement, sur les capacités offensives et défensives des pays membres de l’Otan et de la France. Soudain, nous saisissons que l’objectif prioritaire du KGB et des services de renseignement de l’Est est la récupération de données d’ordre technologique ou scientifique. Nous nous apercevons que, contrairement à nous, ils considèrent le développement technologique comme le fondement de la puissance internationale. Ils possèdent des éléments très précis sur notre situation dans le domaine des hautes technologies, de l’espace, des télécoms, de la santé et des transports. En 1986, nous poursuivons la phase d’exploitation du dossier Farewell, nous mettons seulement en application ses premiers enseignements: le secteur économique devient peu à peu privilégié. »
Vladimir Vetrov naît le 10 octobre 1932 à Moscou; il est le fils unique d’une famille modeste. Élève doué, soucieux de reconnaissance, il s’investit totalement dans les activités sportives, alors particulièrement encouragées par les autorités soviétiques. Il y excelle et remporte plusieurs titres juniors de champion d’URSS d’athlétisme. Il bénéficie de bourses d’études et de régimes de faveur, notamment en intégrant des écoles alors réservées aux enfants des apparatchiks. En 1951, il incorpore la prestigieuse école technique supérieure Baumann, l’équivalent de l’ENA. La nomenklatura l’attend, et il appartiendra à l’élite de la nation. 1957, le XXe Congrès du PCUS condamne les crimes du stalinisme, et Vladimir reçoit son diplôme. Il travaille d’abord comme ingénieur dans une entreprise qui élabore les premiers calculateurs, ancêtres des ordinateurs d’aujourd’hui. Il dispose d’un peu plus de temps libre. Des camarades gardent en mémoire ses capacités sportives et le convainquent de renforcer leurs rangs dans un club d’athlétisme de Moscou. Pure coïncidence, des membres du KGB fréquentent assidûment l’endroit. D’inévitables rencontres se produisent qui ébranleront sa vie.
Le Komitet Gosudarstvennoï Bezopasnosti SSSR séduit les jeunes Soviétiques de l’époque, filles ou garçons. La culture russe demeure vivace sous la rigueur du dogme communiste, composée de fresques baroques où règnent des personnages romantiques, aussi désespérés qu’intrépides. Elle incite les jeunes gens fougueux à opter pour des vies aventureuses, jugées peu enviables dans d’autres pays. Le destin d’agent secret en fait partie. Entre 1958 et 1960, le KGB achève des transformations internes; désormais, le Conseil des ministres le supervise. Les cadres du renseignement soviétique du temps des purges staliniennes abandonnent les postes prépondérants. La guerre froide et les changements de l’autre côté du rideau de fer obligent à recruter une nouvelle catégorie de personnel, plus éduqué que ses aînés, moins voyant, plus polyvalent. Le pouvoir alloue les crédits pour bâtir des écoles du renseignement capables de former de bons professionnels. Pour les remplir, la direction du KGB recherche des jeunes gens, authentiques prolétariens, sans relation avec une famille membre de la nomenklatura - qui en altérerait la pureté - et qu’une bonne formation intellectuelle distingue, avec des capacités sportives avérées. Le profil de l’ingénieur Vladimir Vetrov épouse toutes ces caractéristiques. Au mois d’août 1959, le KGB l’accueille parmi les siens, dans un premier temps comme apprenti. La direction locale l’envoie d’abord à l’Ecole de formation du personnel opérationnel, puis à l’École supérieure du renseignement. Dans ces instituts, il entre pour la première fois en contact avec la culture occidentale, lit les auteurs interdits à l’Est, apprend le français et l’anglais, passe des heures à déchiffrer la presse parisienne et londonienne; visionne les films produits à l’Ouest. Son instruction première conditionnant ses orientations, l’ancien ingénieur est affecté au renseignement scientifique et technique. En 1962, la pédagogie cesse et vient la pratique. Vladimir Vetrov à trente ans, il est officié de renseignement au KGB. Trois ans plus tard, à la fin du printemps 1965, ses supérieurs lui confient une première opération de renseignement à l’étranger: il s’agit d’une longue mission d’infiltration du monde économique et politique. Sa cible: la France. Sa couverture: fonctionnaire auprès du ministère du Commerce extérieur.
Accompagné de sa femme et de son fils, il s’installe dans un appartement du XVIe arrondissement, à Paris, rue de la Faisanderie, non loin du domicile de Valéry Giscard d’Estaing. Officiellement, il est chargé d’affaires pour des sociétés d’import-export soviétiques en électronique. Durant les cinq années où il reste en poste, ses activités d’officier de renseignement se limitent d’abord à des observations de la société française. Il rencontre des personnalités du monde économique, ce que son emploi justifie, recrute des agents français à des postes clés, évalue les forces et les faiblesses de notre industrie, transmet des rapports à sa hiérarchie. Au fil des mois, la famille prend toutefois ses distances avec les autres membres de la délégation soviétique. Le couple noue des relations d’amitié avec des Français, attiré par leur mentalité et leur mode de vie. Progressivement, les Vetrov sont un peu moins soviétiques.
Parmi ses contacts professionnels « officiels », satisfaisant sa couverture, Vladimir fait la connaissance d’un certain Jacques P., cadre d’une grande société d’électronique et «honorable correspondant» de la DST. Selon toute probabilité, chacun se doute du double jeu de l’autre, mais les deux hommes sympathisent. Leurs intérêts s’accordent. Jacques P. cherche réellement de nouveaux débouchés pour sa firme dans les pays de l’Est et, à ce titre, Vladimir est l’intermédiaire le plus indiqué. La DST a probablement informé Jacques P. de l’exacte nature des fonctions de Vladimir et l’a encouragé à collecter des informations à son contact. De son côté, Vladimir n’ignore pas que les responsabilités de son interlocuteur, notamment dans des domaines novateurs, ainsi que ses relations avec les pouvoirs publics supposent des contacts, au moins sporadiques, avec certains services. Pourtant, une amitié unit les deux hommes. En 1970, après une période normale pour un agent infiltré, la direction du KGB rappelle la famille Vetrov en URSS. Le retour est dur. Ils retrouvent sans enthousiasme les conditions de vie de simples fonctionnaires moscovites. Avec le temps, la DST fonde quelques espoirs sur la relation entre Vladimir et Jacques. Ce dernier, faisant commerce à l’Est, lui rend parfois visite à Moscou, mais les contacts se limitent à de simples bavardages. Vladimir n’arbore pas les caractéristiques d’un agent prochainement «retourné». Au siège du KGB, les résultats de l’agent n’ont pas déçu, on lui épingle même une médaille pour bons services rendus en France. De nouvelles responsabilités l’attendent, à la direction T de la Première Direction, en charge du renseignement scientifique et technique. Trois ans plus tard, il retrouve enfin les grands espaces, loin d’un quotidien médiocre dans des appartements étriqués; il est nommé en 1974 chef de la représentation commerciale soviétique au Canada. Pour peu de temps puisque, dès 1976, il renoue avec les habitudes moscovites.
Dans les années qui suivent, ses activités l’exaltent de moins en moins car, à mesure qu’il gravit les échelons, sa tâche devient plus administrative. En outre, sa vie sentimentale ne l’enchante pas davantage. En 1980, à quarante-cinq ans passés, il aspire à changer de vie, radicalement. Sa vision de la réalité de l’empire soviétique le convainc du peu de chance de réussite du système, voire de sa prochaine faillite. Cet aspect importe pour la compréhension de ses motivations futures. Contrairement aux idées reçues, le KGB n’a pas pour activité principale de transférer des microfilms d’un côté à l’autre du mur de Berlin, ou de manipuler des taupes dans les sphères de pouvoir. Cette administration remplit des activités de renseignement au sens large et constitue le meilleur observatoire pour l’analyse de la société soviétique. Mieux que quiconque en ces temps-là, les fonctionnaires des diverses directions du KGB mesurent exactement le moral de la population, ses ressources financières, le revenu moyen par habitant, le niveau de corruption des dirigeants, le nombre d’entreprises en difficulté, les dépendances vis-à-vis de l’étranger. Ils possèdent des indications très précises sur tous ces points qu’ils doivent naturellement maintenir secrets. Mais ils envisagent déjà l’issue du communisme. Vladimir Vetrov, cadre de premier rang au KGB, décide de changer de camp. Il se prépare à transmettre les informations les plus sensibles à ses ennemis d’hier; pour changer de vie? Par conviction politique? Les deux à la fois? Aujourd’hui encore, aucune des personnes proches du dossier ne se montre sûre d’elle sur ce point.
Durant le printemps de 1980, Vladimir contacte Jacques P. et lui propose une rencontre. L’intéressé répercute la nouvelle à la DST, laquelle, dans un premier temps, la gère sans trop de conviction, n’en attendant rien de particulier. Tout juste indique-t-elle à son honorable correspondant de ne pas se déplacer en personne, le bureau du contre-espionnage du KGB devant le surveiller en raison de ses multiples voyages. Un autre agent bénévole appartenant à la même société, Xavier A., se dévoue. Le message transmis à Moscou par Vetrov abasourdit les destinataires parisiens, principalement le commissaire Raymond Nart, en charge des questions soviétiques à la DST. L’ancien officier de renseignement à Paris, devenu l’un des cadres du KGB, propose de faire défection et s’adresse à la France. Cette attitude interpelle encore les spécialistes. Pourquoi Vladimir choisit-il les Français et singulièrement la DST comme récipiendaires de sa trahison future? La France n’est pas une puissance dominante dans le monde du renseignement, ses services ne disposent pas de moyens importants et, de plus, la DST n’entretenant aucun bureau ou délégation à Moscou, elle ne peut se prévaloir d’une bonne connaissance du terrain. La DGSE, spécialiste des activités de renseignement à l’extérieur des frontières, paraissait mieux adaptée aux événements. Plusieurs raisons expliquent ce choix, a priori étonnant. D’une part, eu égard à la faiblesse de ses dispositifs, le renseignement français est moins épié que ses confrères britannique et américain. Ensuite, Vetrov paraît nostalgique de sa vie parisienne et apprécierait d’habiter à nouveau en France où il entretient des contacts de longue date, réputés plus fiables. Quant à la quasi-absence de la DST à Moscou, il l’aurait analysée comme un facteur de réussite, diminuant les risques que les hommes du contre-espionnage ne filent ses nouveaux amis français. Les incompétences opérationnelles qui en résultent ne l’effraient pas: il guidera ses visiteurs sur le terrain moscovite, pour lui familier. La suite des événements renforce cette probabilité; lors d’un rendez-vous clandestin, il réfute le plan élaboré par la DST et propose le sien, auquel tout le monde se pliera.
«Il y a tout un montage faisant prioritairement appel à des individus n’appartenant pas aux services; des personnes qui souhaitent nous aider, me confie Bernard Gérard. Nous choisissons un marché, dans un quartier de Moscou, pour réaliser les transferts de documents, à intervalles réguliers. Il s’agit de séries de rapports représentant des centaines de pièces que Farewell dépose dans le cabas de notre agent. »
Ledit agent est une femme, elle aussi bénévole, mais pas étrangère au monde du renseignement. Son mari est militaire et occupe un poste à l’ambassade de France. Ce choix se révèle adroit: sauf événement particulier, les services de contre-espionnage ne surveillent pas les épouses du personnel diplomatique. À Moscou, le marché de Tcheriomouchki se convertit alors, et pour quelques mois, en théâtre de la plus grande fuite de documents secrets jamais subie par le KGB. Des centaines de pages transitent dans un simple panier à provisions, vraisemblablement garni de légumes frais, selon un signal mis au point par les protagonistes. Les rencontres se déroulent à la barbe du KGB et s’étendent sur une dizaine de mois. À l’ambassade de France, une personne autorisée prend en charge les documents et les expédie en France grâce à la valise diplomatique.
