Chapitre 3 - Partie 2

Cette leçon chromatique renvoie à un paradigme. Lequel a surgi dans l’esprit des premiers théoriciens de l’intelligence économique, aux alentours de 1980, aux États-Unis et en Suède. 80 % de l’information recherchée seraient disponibles, accessibles au public, donc en zone blanche, seulement 20 % relèveraient de la zone grise ou noire, c’est-à-dire des données réservées, confidentielles, voire secrètes. Selon plusieurs de ces théoriciens, une connaissance pertinente des 80 % collectés permet de déduire une part des 20 % cachés. Dès lors, l’intelligence se comprend davantage dans son acception anglaise: elle constitue le nom générique réunissant les techniques les plus performantes d’analyse des données. Ce schéma ignore l’artisanat et ses charmes, l’imagerie des perceurs de coffres-forts et autres «plombiers». Dans la réalité, les décideurs peinent encore à assimiler ces évolutions. Je vois Jean-Claude Chalumeau sourire.
« Chaque fois que l’on nous associe à des hommes de l’ombre, je pousse des hurlements. Techniquement, pour une part de notre travail, cette image est réelle. Cependant, il y a autre chose. Nous assumons plus un rôle de conseiller. Vous savez, bien souvent un client analyse un problème en le réduisant à une action. Si un client nous demande de faire des filatures, on commence par en discuter avec lui pour redéfinir le problème. Suivre une personne dans tous ses déplacements exige une logistique importante. Cela coûte une fortune et en général on n’en retire pas grand-chose, surtout à l’heure du téléphone portable et d’Internet. Notre expertise nous permet d’identifier des causes possibles, des conséquences éventuelles.
Généralement, au terme d’une longue discussion, nous aboutissons à une redéfinition complète du problème. La mission ainsi reformulée est plus large, mais nous essaierons avant tout de résoudre le problème de fond à l’origine des inquiétudes de notre client. »
En France, l’émergence de ces spécialités souffre encore, en termes d’image, d’une confusion de genre. Elle résulte d’une tradition entretenue par des élites, lesquelles souhaitent souvent disposer çà et là dans Paris d’officines capables d’effectuer certains coups communément appelés «tordus », clandestinement et sans trop de préoccupation légale. Les hommes qui pratiquent ces activités sont pour l’essentiel d’anciens militaires, mesurant combien le secteur privé verse de généreuses soldes pour ce type d’exercices. Entre 1970 et 1985, ces mercenaires du renseignement ont ainsi assuré l’essentiel des écoutes sauvages. Comme aucune expérience en matière d’économie ne les prépare à interpréter les demandes des dirigeants, si farfelues soient-elles, ils les lisent avec leur culture, en ignorant les actes inhérents à la vie des affaires. Ils méconnaissent la dimension de l’entreprise. Leurs seuls réseaux se limitent à l’univers du renseignement. Soucieux de paraître en osmose avec l’époque, la plupart se prétendent experts en intelligence économique. Dans les faits, ils se contentent fréquemment de missions de détective, activités parfois nécessaires: suivre un employé indélicat, photographier le site d’un concurrent, résoudre un problème de vol…
Ce qui n’a que peu de rapport avec le travail de renseignement ou d’intelligence économique, qui suppose de s’intéresser à des questions globales: comprendre les mauvais résultats d’un département, prévoir et contourner les réticences d’un marché étranger, anticiper et empêcher la contrefaçon d’un nouveau produit… Quelques-uns de ces militaires reconvertis réussissent dans ces nouveaux espaces, mais ils sont rares et ne parviennent à des succès qu’après une lente assimilation des particularités du monde économique. Ce secteur représente aujourd’hui un paradoxe. Avec les restructurations des armées et la fin de certaines menaces jusque là gérées par les services de renseignement, des dizaines de professionnels rejoignent aujourd’hui la vie civile, plus ou moins perplexes, mais convaincus de l’utilité de leur pratique pour le secteur industriel. Or, bien souvent, leur culture pollue leur appréhension des problèmes de l’entreprise où ils se contentent d’agir comme les officines de naguère.
Paradoxalement, malgré les besoins croissants manifestés par les décideurs et la forte hausse de la population des prétendants, seul un petit nombre de spécialistes répond aux aspirations réelles des entreprises. Sur la place de Paris, on en compterait moins d’une dizaine. Outre Kroll et Intelynx, les meilleurs observateurs estiment à sept le nombre de cabinets réellement efficaces en renseignement et intelligence économique. Leur valeur ajoutée se situe dans les réseaux qu’ils entretiennent dans l’industrie et la finance. À ce stade, leurs méthodes ressemblent à celles de Kroll, le précurseur, lequel compte actuellement parmi ses anciens membres les patrons des plus grosses sociétés concurrentes, à New York, Londres ou Paris.
Nous quittons nos confortables sièges, et Jean-Claude Chalumeau me guide dans les couloirs d’Intelynx jusqu’à une pièce de taille plus modeste, meublée d’un simple bureau sur lequel un ordinateur hypnotise un jeune homme aux doigts agiles. Il ne nous voit pas et n’entend que les percussions de ses phalanges sur le clavier. Ici se traitent les 80 % de sources ouvertes, au sens strict, récoltées dans diverses banques de données.
«Nous collectons une masse d’informations très importante, explique Chalumeau. Dans un premier temps, notre souci est de la rendre compréhensible. Nous possédons des logiciels, développés par nos soins, qui la trient et l’organisent.»
Ensuite interviennent les fréquentations, ce maillage de connexions privilégiées dans tous domaines, avec des femmes et des hommes qui échangent des services ou les monnayent. Ce carnet d’adresses constitue le bien le plus précieux de ces professionnels.
« S’il est vrai que 80 % des informations sur un événement, une structure ou un homme sont toujours disponibles, naturellement, les 20 % dissimulés restent les plus intéressants. Ceux-là permettent de comprendre les stratégies et d’anticiper les décisions. »
Nous nous voyons pour la troisième fois, et Jean-Claude Chalumeau consent à faire fi des non-dits pudibonds.
«Naturellement, seules les sources humaines sont capables de collecter ces fameux 20 %, les autres informations courantes ne constituant qu’une toile de fond, une photographie, un point de départ. Aller au contact reste fondamental. Les sources humaines recueillent, elles, bien souvent, les meilleures informations et surtout captent des éléments d’analyse. Je crois que la question du tabou est une question d’image. Pour la profession, il est préférable que personne n’imagine de terribles choses quant à nos méthodes. Grâce à notre réseau de relations, nous allons pouvoir rencontrer la bonne personne et lui poser les questions intéressantes. Bien évidemment, personne n’avouera s’être fait passer pour ce qu’il n’est pas afin de poser un tas de questions. Nous cherchons des occasions, de façon ouverte ou détournée, pour trouver les informations qui nous intéressent.»
Des sous-traitants de haut niveau, familiers des questions financières, juridiques ou commerciales, évoluant dans divers milieux, assument l’essentiel de ces tâches. Leur emploi constitue un nouvel écran, rendant moins aisée, en cas de difficulté, la possibilité de remonter au commanditaire. Une partie cruciale du travail reste encore à réaliser. Il s’agit de rassembler, confronter et recouper toutes les informations en vue de dégager une analyse qui éclaire le client. Ces compétences-là se paient à des tarifs s’éloignant radicalement de ceux pratiqués par les simples détectives. Dans des cabinets du type d’Intelynx, le coût moyen d’une mission d’importance varie pour le client entre 400 000 et 800 000 francs.
« Chez nous, actuellement, parmi les affaires traitées, la plus petite est à 40 000 francs et la plus grosse à 1 million de francs. »
Le cabinet Miallot & Associés affiche des prix comparables. Fondé en 1990 par Pierre Miallot, il apparaît aujourd’hui comme l’un des plus anciens prestataires en intelligence économique. Malgré de récentes difficultés financières, les spécialistes le classent dans la courte liste des agences dignes d’intérêt. Naturellement, ses méthodes ne diffèrent pas fondamentalement de celles des autres cabinets. Cependant, celui-ci revendique un chiffre d’affaires réalisé essentiellement avec des grands groupes français, argument de poids dans un pays où l’on voit quantité de complots venir de l’étranger. Pour d’autres, davantage tournés vers des échanges multinationaux, ce parti pris peut impliquer des relations trop étroites avec les autorités françaises. Les industriels confient leurs secrets à contrecœur, en dernier recours. Généralement, dans un même groupe, jamais plus de trois personnes ne connaissent les dossiers les plus sensibles. La question de la confidentialité des relations avec les cabinets qui travaillent sur leurs propres secrets les préoccupe. Les clients s’enquièrent toujours de la probité du partenaire en intelligence économique, afin de s’assurer qu’il ne songera jamais à revendre les informations à la concurrence; mais ils s’inquiètent aussi des rapports entretenus avec les services officiels, d’où proviennent souvent les cadres de ces cabinets. Et parce qu’ils redoutent aussi que certaines informations sensibles alimentent les fichiers de leur propre État. Dans ce gigantesque jeu de pouvoir entre menteurs, le moindre sentiment de confiance est susceptible d’être fatal.
Pour aider les entreprises à lutter et à survivre, certains leur vendent des démarches volontiers agressives. À Paris, Egregor se définit comme «l’agence privée de contre-espionnage économique». Profitant des paranoïas qui atteignent quelques uns de nos patrons, cette société prétend protéger le patrimoine économique français de l’agression de nouveaux ennemis. Son directeur, Pierre Massé, est un ancien parachutiste. De 1981 à 1989, il a travaillé aux côtés de Paul Barril, dans la société de l’ex-capitaine de gendarmerie, pompeusement nommée Secrets. Plus tard, il s’est associé à un ancien commissaire de la DST, Pierre-Yves Gilleron, pour, cette fois, œuvré strictement dans l’intelligence. En 1995 il crée Egregor. Les activités de contre-espionnage comportent généralement de longues recherches fouillées, sur la base d’éléments concordants qui accréditent la thèse d’un complot. Ainsi, un grand constructeur automobile, dont un modèle récent vient de pâtir d’une campagne médiatique sans précédent, dénonçant avec force ses prétendues piètres performances, s’interrogera sur les origines de son infortune puisque ce lancement catastrophique ampute ses résultats. Il commande alors à un cabinet spécialisé en contre-espionnage une étude sur les origines du drame commercial. La démesure des critiques provient-elle de la marche naturelle des médias, ou faut-il y voir un machiavélique complot ordonné par un concurrent? En plus de ces facultés-là, Egregor propose des formations préventives aux directions générales de sociétés. Plusieurs autres cabinets assurent ces prestations pédagogiques. La DST, on l’a vu, se déplace également dans les grandes entreprises pour des séminaires de sensibilisation qui visent à familiariser les cadres avec leur statut de victimes potentielles.
Tous ces acteurs s’agitent à la frontière du renseignement et de l’économie. Amorcé il y a moins de dix ans en France, ce phénomène touchera la totalité du tissu économique dans les dix prochaines années. La grande majorité des décideurs économiques et des responsables du renseignement s’accordent sur ces changements survenus après la dissolution du bloc soviétique; certains, cependant, résolument avant-gardistes, les suivent depuis beaucoup plus longtemps.
Il porte ses soixante-dix années avec entrain et, aujourd’hui encore, demeure une référence mondiale pour tous les spécialistes du renseignement économique. Stevan Dedijer est un maître. Sa vie même est un roman.
À la fin des années 1920, l’adolescent yougoslave Stevan Dedijer rêve d’une vie paisible de chercheur, faite de la sérénité du quotidien universitaire et de l’exaltation des découvertes. La Seconde Guerre mondiale bouleverse ses aspirations. Il émigre aux États-Unis où il acquiert une formation de physicien. Son profil intellectuel et sa connaissance de l’Europe centrale attirent l’attention des autorités. L’OSS l le recrute pour de brèves missions en Europe à l’occasion desquelles il découvre l’univers du renseignement. Rapidement, ses engagements politiques interrompent sa collaboration avec le gouvernement. Comme de nombreux militants de sa génération, Stevan Dedijer a appris la clandestinité en adhérant au parti communiste à partir de 1936, en Yougoslavie puis aux États-Unis. Pour ce motif, la justice américaine le jette en prison. Ses engagements idéologiques l’obligent à s’initier au secret et à prendre goût à une vie souterraine.
Après la guerre, il revient s’installer sur sa terre natale, séduit par les idées du maréchal Tito. Comme les nouveaux dirigeants du pays cherchent des scientifiques de sa trempe, il intègre immédiatement un programme visant à doter le pays de la bombe atomique. Il y participe trois ans, puis s’interroge. Manifestement, la bombe atomique ne représente pas un besoin impérieux pour le pays, aussi juge-t-il sévèrement ses dirigeants et cherche-t-il les causes de leurs mauvaises décisions. Cette fois, il s’intéresse au renseignement en tant que chercheur et analyse les défaillances de l’ensemble du dispositif d’information des responsables politiques. Dans les années 1960, il part pour la Suède où le système universitaire lui sied davantage, les mœurs du pays correspondant plus à sa vision politique du moment. Il impose ses premiers travaux de recherche dans le domaine de l’information. Comme souvent en ces sphères, une compagnie pétrolière, Exxon, se soucie de ses prospections intellectuelles. Vers 1971, la société lui octroie une bourse afin d’étudier les services spéciaux, leurs schémas de représentation et leurs perceptions du monde environnant. Après un premier travail de recherche, il donne des cours sur l’histoire du renseignement à l’université de Lund, une ville de quatre-vingt mille habitants située à la pointe méridionale de la Suède, face aux côtes danoises. Rapidement, l’endroit attire l’attention des services secrets de l’Occident et du Moyen-Orient. Les autorités israéliennes envoient un jeune cadre du Mossad suivre ses cours, tandis que l’armée américaine y dépêche un élément des services de renseignement de l’US Navy. Son enseignement et ses recherches le conduisent à s’interroger sur la pertinence du renseignement pour l’économie. Il perçoit ainsi que, dans les années à venir, les soubresauts du monde occidental dépendront plus du dollar que des envies guerrières des gouvernants. La communauté américaine du renseignement se penche sur ses travaux. Avant 1975, dans un article, il prédit la fin du renseignement à vocation militaire et annonce l’avènement d’une nouvelle forme d’activité, en prise avec le monde économique. Le directeur de la CIA en personne, William Colby, lui écrit. Les deux hommes sont en phase. Le patron des services américains se dit convaincu du bien-fondé de ses conclusions. Tous deux correspondront plusieurs années durant.
Au cours de la décennie suivante, vers 1980, Stevan Dedijer anime la première chaire en intelligence économique à l’université de Lund. En 1990, au sortir de l’affrontement Est- Ouest, nombreux sont les services de renseignement occidentaux qui, en quête d’une identité et sommés de s’adapter, considèrent ses travaux comme le socle de leur nouvelle orientation. Pour de fins connaisseurs, la présence de Dedijer en Suède ne doit rien au hasard des déplacements de l’homme, ce pays étant probablement, avec le Japon, l’un des plus enclins à pratiquer le renseignement économique. Les banques suédoises et la plupart des industriels locaux abritent en leurs murs des bureaux de renseignement, parfois depuis le début du siècle pour les institutions les plus anciennes. Ce petit pays est le premier à maîtriser avec efficacité la collecte et la gestion de l’information stratégique.
Naturellement, par comparaison, la France se trouve en retard, en ce sens qu’il n’y existe pas de synergie particulière. Cependant, même si les préoccupations se portent sur des aspects strictement défensifs, la multiplication des acteurs privés témoigne d’adaptations. Stevan Dedijer nous classerait parmi les pays disposant de bons atouts, au vu notamment du dynamisme des structures publiques qui, elles aussi, soignent leurs compétences en la matière.
De nos jours, DGSE, DST et Renseignements généraux achèvent des mutations conduites depuis le début des années 1990. Chacun de ces organismes, à des échelles différentes et compte tenu de près carrés respectifs, se montre depuis dix ans soucieux de l’assistance à apporter au monde économique et de la défense des entreprises françaises. En cette fin de siècle, les opérations économiques au sens large, c’est-à-dire ayant pour cibles des intérêts commerciaux, technologiques ou financiers, constituent l’essentiel du labeur des services de renseignement.