Chapitre 3 - Partie 1
L’intelligence économique, mode nouvelle des gens de l’ombre 25, rue de Saint-Pétersbourg, Paris. Non loin de la place de Clichy, l’arrondissement change, les maisons moins cossues et les habitants moins apprêtés composent un quartier plus populaire. Je pousse la porte cochère en bois massif et je cherche la société M. C. Consultant, conseil en intelligence économique. Inutile de monter les escaliers pour la trouver, l’entrée du cabinet est là, juste à gauche dans le hall de l’immeuble, occupant une place autrefois réservée à la concierge. Je sonne. Sur à peine plus d’une dizaine de mètres carrés sont concentrées les activités de l’entreprise fondée par Marie-Christine Chauvey- Torres. Ici on travaille en famille; c’est étroit mais chaleureux. Quatre personnes se serrent autour de deux vieilles tables de bureau. L’unique fenêtre aux volets clos, une tapisserie sombre et la promiscuité renforcent l’impression première. La maîtresse des lieux se présente, avec ce talent consommé des coquetteries chères aux gens du renseignement, c’est-à-dire qu’elle parle mais ne dit rien. Elle vient de passer vingt ans dans des services du ministère de la Défense, essentiellement à la DGSE, qu’elle a quittés aux environs de 1995 avec le grade d’adjudant-chef. Des soutiens internes, dans son ancienne maison, l’ont encouragée à intégrer le DESS (diplôme d’études supérieures spécialisées) intelligence économique de l’université de Marne-la-Vallée, l’entité pédagogique entretient des relations avec le ministère de la Défense, notamment pour la reconversion de ses membres. En 1996, elle reprend ses études, s’inscrit en maîtrise, afin de préparer ledit DESS. Aujourd’hui, dans ce modeste espace à l’ambiance surannée, elle règne avec mystère sur une petite troupe œuvrant ici et là dans le renseignement. Je croiserai plus tard l’un de ses hommes, en quête de coupures de presse, dans les couloirs de la Bibliothèque nationale. Madame Chauvey-Torres dégage une sorte d’assurance étonnante; sans le décor qui l’entoure, de nature à pondérer mes impressions, je croirais bien faire face à quelque grande prêtresse du renseignement privé. Mais probablement s’agit-il d’un legs, reçu sans conscience, de cette ancienne administration dans laquelle les cadres se sentent les seuls dépositaires - souvent à tort - d’un savoir autant immuable qu’infini sur les êtres et les choses. C’est une petite dame brune, aux gestes lents, au phrasé réfléchi. Son débit hésitant contraste avec le ton docte qu’elle adopte. Son parcours m’interpelle, il témoigne de l’intérêt du renseignement économique pour toutes sortes de personnes et, par là, de son essor.
J’écoute son histoire.
«Lorsque j’ai abandonné le service militaire actif, j’étais isolée dans ma démarche. Une alternative simple s’est présentée à moi. Soit allé jusqu’au terme de ma carrière, avec pour conséquence de faibles chances de reconversion, arrivée à plus de cinquante ans; soit partir immédiatement, en profitant d’un certain potentiel, d’un peu d’allant, et entamer une seconde étape. C’est ainsi que j’ai créé mon propre cabinet. Vous savez, j’ai suivi la règle selon laquelle on ne fait bien que ce qu’on sait faire. Après mes dix dernières années passées dans le renseignement, j’ai proposé mes services dans le secteur de la recherche.
- Le terme “recherche” renvoie pourtant davantage aux activités de détective?
- C’est vrai. Pour le définir, je présenterais l’agent de recherche comme un professionnel du “cocufiage”. Intellectuellement, ce n’est pas très épanouissant. J’ai voulu dépasser cette étape, atteindre un niveau supérieur.
- Aujourd’hui, vous êtes donc à la tête d’une petite société de renseignement privée?
- Je ne donne pas de qualificatif, je suis un simple conseiller en entreprise.
- Pourquoi? Parler de renseignement est-il péjoratif?
- Nous pouvons parler d’informations sensibles, à la rigueur, mais je ne suis pas allée les chercher, elles sont venues à moi.»
Conclusion: dans ce genre de cabinet, parler de renseignement est tabou. Il est, certes, envisageable de discuter du sujet en termes généraux, mais jamais possible d’entrer dans les détails, car, dès lors, la question des méthodes pose plusieurs problèmes, notamment de légalité. Toutefois, chez M. C. Consultant, les activités qui ne souffrent pas de restrictions légales ne manquent guère.
«Vous pouvez récupérer toutes les informations que vous voulez sur une entreprise en fouillant dans ses poubelles, explique mon interlocutrice. À partir du moment où la poubelle est sur le trottoir, ça ne pose aucun problème.»
Présenté ainsi, ce retraitement des déchets, qui allège dans la commune la charge des reposés, figure au nombre des dissections de routine, du tout-venant. Plus délicat est l’emploi de couvertures, de ces noms et qualités imaginés pour tromper la vigilance de certains interlocuteurs et décrocher les renseignements recherchés. Sur ce point, mon hôtesse ne se dérobe pas.
«Je ne sais pas si cela se pratique couramment, mais il est vrai que ça existe. L’efficacité de la couverture tient beaucoup à la présentation. »
Je comprends mieux, dès lors, les acteurs qui rechignent à expliquer la réalité des us et coutumes du renseignement économique. Reste que cette franchise trahit surtout les activités d’officines œuvrant selon des méthodes anciennes, certes éprouvées mais peut-être désuètes, voire très incomplètes, en matière d’intelligence économique.
Depuis 1990, la croissance des échanges et l’explosion des marchés de haute technologie exigent des entreprises qu’elles abordent l’information comme une matière première, demandant les traitements les plus fins. Comme le souligne la revue Veille l, dans un numéro de février 1998, jusqu’à présent l’entreprise possédait des yeux et des oreilles, mais pour se préparer aux luttes de demain elle doit se doter en plus d’un cerveau et d’une mémoire. L’intelligence économique apparaît comme une méthode permettant de développer les connaissances des produits et des marchés, elle obéit aux schémas tracés par des spécialistes recrutés à temps plein, ou travaillant pour des cabinets mandatés. Ces derniers remplissent des missions d’information dans le cadre global des activités de l’entreprise. À l’intérieur de celle-ci, une nouvelle profession en assure la diffusion - selon sa sensibilité, sa compilation et son traitement dans la mémoire collective du groupe. Un anglicisme désigne cette innovation: knowledge management 2, les puristes disent KM. Déjà, les organigrammes de sociétés comme General Motors font état de l’existence de détenteurs de telles spécialités, aussi appelés chief knowledge officiers. Ils créent des réseaux d’information pour optimiser les connaissances détenues par les ouvriers, les cadres, les ingénieurs et les dirigeants, pour les traiter et construire un savoir propre à l’entreprise.
Face à des cabinets extérieurs, qui, bien que nantis d’un vernis de modernité, exécutent des tâches de détective, d’autres sociétés intègrent au mieux ces transformations pointues. Dans ce cadre, l’intelligence économique s’insère dans les activités de l’entreprise, comme l’un des composants naturels à ses besoins en informations. Même des instances officielles, proches du ministère de l’Intérieur, appellent cette mutation de leurs vœux. L’Institut des hautes études de la sécurité intérieure étudie ainsi ses mouvements. Depuis 1994, un groupe de réflexion y approfondit en effet la montée en puissance de l’intelligence économique. En septembre 1997, lors d’une réunion de ce groupe, le général Pichot-Duclos et le colonel de gendarmerie Jean-Louis Recordons ont exposé en ces termes leurs conclusions quant aux enjeux présents:
«L’intelligence économique est un concept d’une nouveauté et d’une puissance encore sous-estimées en France. De surcroît, dans le contexte actuel de guerre économique mondiale, ce concept constitue le socle incontournable d’une politique de renseignement inévitablement axée sur la recherche d’informations à caractère technologique, financier et commercial.»
Pour ces observateurs, compte tenu des nouvelles donnes, les cabinets et consultants privés se doivent d’assister autant que d’éduquer. Il s’agit pour beaucoup d’engager .massivement le monde économique dans une phase offensive. Un homme en fait la prière, Guy Baron. Grand, des sourcils épais, un sourire généreux, jadis ingénieur des Mines, ancien responsable de la sûreté industrielle du groupe Péchiney, il préside le groupe Intelligence économique de l’IRES! Volontiers dogmatique, résolument passionné, avec ses confrères il scrute ces changements pour bâtir des théories - une pure spécialité française, parfois instructive. En
février 1998, lors d’une conférence à huis clos devant des spécialistes de la défense, il a tiré divers enseignements à l’adresse des entrepreneurs:
«Une culture historique de renseignement est effectivement très favorable aux entreprises pour lutter contre l’espionnage, la désinformation, les stratégies d’influences […] ainsi que pour adapter à l’intelligence économique les méthodes issues pour une large part du renseignement. Ce n’est certes pas le cas en France où le caractère individualiste, bien que clanique, les tendances centralisatrices, le cloisonnement, la réticence naturelle vis-à-vis des tâches et contraintes de renseignement et de protection ont créé des conditions défavorables.»
Les auditeurs de cette conférence tendent l’oreille sur ces propos en phase avec leurs préoccupations. Beaucoup sont des ingénieurs de l’armement, secteur particulièrement concerné par le renseignement technologique. Plus loin, l’intervenant expose des procédés marquant l’entrée des techniques du renseignement dans l’entreprise:
«Les résultats des sources formelles devront être utilisés avec précaution, en particulier les bases de données, en raison de leur manque fréquent de fiabilité. En outre, tous les réseaux étant surveillés et en raison de la traçabilité des interrogations, il conviendra de prendre des mesures pour protéger les objectifs de recherche. L’intelligence humaine et les sources informelles restent indispensables. Les sources humaines devront toujours être protégées par l’animateur central, au besoin contre la curiosité des dirigeants. »
Changement de quartier. 27, rue La Béotie, le triangle d’or parisien, la zone où se concentrent les sièges des entreprises qui investissent encore dans ces apparences immobilières au chic délicieusement démodé. Je pousse une lourde porte en fer forgé, direction le troisième étage. Là, je patiente dans une élégante salle d’attente décorée d’authentiques moulures, canapés en cuir de bon goût, magnifique parquet. Sur une cheminée, rangée à la verticale, des précis de stratégie préparent le visiteur aux discussions avec les gens du lieu. Ici siège Intelynx, société de conseil en intelligence économique et ingénierie de sûreté. La porte s’ouvre, son président m’accueille, et je retrouve Jean-Claude Chalumeau, ancien directeur de la filiale parisienne de Kroll. Les diverses difficultés entre l’agence américaine et les autorités françaises expliquent en partie ce changement. Yves Baumelin, ancien inspecteur principal à la DST et jadis recrue de Jules Kroll, appartient également à l’équipe. On le croiserait plutôt dans les locaux de Genève, société mère de la holding. Avec d’autres, fort de son expérience chez Kroll, Jean-Claude Chalumeau prétend bâtir un pôle strictement européen, plusieurs patrons hésitant à confier leurs problèmes les plus délicats à des firmes Anglo-Saxonnes. La société dispose déjà de plusieurs bureaux à l’étranger, à Genève, Milan, Beyrouth et New York. Intelynx appartient aux structures qui modernisent les activités d’intelligence, les adaptant à l’évolution des marchés. Ses clients sont pour l’essentiel des groupes industriels français, lesquels entretiennent avec eux, progressivement, des relations semblables à celles qui règnent entre une entreprise et un cabinet d’avocats. Peu à peu, les sociétés regardent ces spécialistes comme de simples professionnels.
De ce point de vue, de nouvelles mœurs gouvernent les affaires; depuis environ cinq ans, l’action de plusieurs personnalités contribue à modifier les mentalités. Ainsi des multiples interventions auprès de dirigeants de l’amiral Pierre Lacoste, ambassadeur de l’intelligence économique française, d’Henri Martre, auteur d’un rapport sur le sujet au Commissariat général au plan en 1994, de l’universitaire Philippe Baumard. Sans oublier la promotion des techniques d’intelligence assurée par certains services de l’État - tournés notamment vers l’exportation.
Aujourd’hui, un industriel victime d’un mauvais coup ne frappe plus discrètement et après 19 heures à la porte d’une officine pour acheter les services d’un soi-disant espion. Les maisons les plus enracinées dans l’économie moderne concluent des partenariats à l’année avec des cabinets qui ont pour objectif de les aider à anticiper les évolutions des marchés, de connaître les concurrents et, le cas échéant, de mettre en place des mesures défensives. Dans les différents secteurs industriels, ces prestataires de services reçoivent des accueils très variables. Dans la grande distribution, les principales enseignes les considèrent déjà comme des partenaires semblables aux autres. Une chaîne d’hypermarchés souhaite être régulièrement informée des choix de ses concurrents, principalement des prix qu’ils négocient avec leurs fournisseurs. Pour satisfaire le consommateur économe, ces entreprises peuvent, riches de ces informations, ajuster et augmenter leurs marges dans les négociations que mènent leurs centrales d’achats. Aussi, pour les optimiser, mandatent-elles fréquemment des sociétés d’intelligence économique, histoire de connaître le coût réel de production du vendeur, d’une part, afin d’évaluer les ristournes qu’il pratique aux concurrents d’autre part. Dans d’autres secteurs, comme les hydrocarbures, les procédures de connaissance du marché incluent moins de démarches d’intelligence économique classiques que d’opérations de renseignement offensives qui interviennent à un stade avancé. Les cabinets spécialisés balancent encore entre ces deux extrêmes, bien que les premières paraissent radicalement moins dangereuses pour l’entreprise. Toutes les opérations de renseignement dures peuvent, potentiellement, entraîner la responsabilité de l’entreprise. Quelle campagne médiatique un fabricant ne manquerait-il pas d’orchestrer adroitement après avoir surpris les agents d’une officine fouillant ses poubelles pour le compte d’un concurrent?
Aujourd’hui, les sommités du secteur conviennent qu’une observation minutieuse et régulière du marché évite de se lancer dans ces démarches aventureuses. Qu’il suffit, sur un segment de marché précis, de recueillir systématiquement toutes les publications spécialisées et de les analyser de façon méthodique, de surveiller les campagnes de recrutement des concurrents, d’être présent partout où ces derniers interviennent en public, d’analyser les publications légales de leurs comptes, d’observer les professionnels qui entrent et sortent de leurs locaux. En somme, autant de techniques « douces », largement pratiquées par les groupes industriels les plus performants, et qui jamais ne placent le commanditaire ou l’exécutant sous le coup de la loi. Cela n’empêche pas que les principaux intéressés refusent encore de reconnaître avoir recours à de tels services. Même les services officiels, pourtant dotés de moyens coercitifs, privilégient dans le domaine économique une attitude de prudence. Pas d’opérations violentes, du moins en général. Pour les professionnels du renseignement, des collectes exhaustives de données en «zone blanche », soumises à de puissants outils d’analyse, évitent de se risquer en «zone noire ».
