Chapitre 2 - Partie 4

Le cinquième est directeur du secteur Intelligence: Michael G. Cherkasky, quarante-huit ans, membre du bureau du procureur du district de New York de 1978 à 1993, ancien chef des investigations. Ensuite, au poste de directeur de Kroll-O’Gara évoluent différents personnages : Raymond E. Mabus, quarante-neuf ans, gouverneur de l’État du Mississippi de 1988 à 1992, ancien ambassadeur des États-Unis en Arabie Saoudite de 1994 à 1996; Hugh E. Price, soixante et un ans, employé de la CIA de 1964 à 1995, notamment aux postes de responsable du contre-espionnage et de directeur adjoint des opérations; William S. Sessions, soixante-sept ans, directeur du FBI de 1987 à 1993. Pourquoi la firme accueille-t-elle autant de préretraités du renseignement américain? Par humanisme, opportunisme ou intérêt? Fort de cette conjonction d’éléments, je pars confronter mes doutes avec Alden Taylor, qui administre la totalité des missions en intelligence économique. Retour au 900 Third. Cf. Washington-Post du 15 septembre 1997. Charles Englehart est connu pour avoir installé, en 1995, le bureau de la CIA en Bosnie.
Avenue, New York, où je suis attendu au septième étage par Elisabeth Hunter, chargée des relations publiques de Kroll. Elle suit tous mes contacts avec des membres de la société.
Nous nous asseyons tous deux autour d’une grande table en bois dans une spacieuse salle de réunions. Des tentures de velours vert foncé recouvrent les murs, absorbent la lumière, écrasent l’espace, renforcent l’impression produite par l’éclairage indirect, tamisé. Elisabeth Hunter me prie une nouvelle fois de lui décrire le contenu de mon futur livre; je m’exécute.
Interrogatoire courtois. Malgré la puissante climatisation, je sens la température s’élever doucement.
Alden R. Taylor entre dans la salle, large sourire, poignée de main chaleureuse. Tête ronde, grands yeux marron, tempes dégarnies, le bonhomme provoque la sympathie, il semble bien connaître son effet. Nous discutons des méthodes de Kroll, de ses limites, des rapports entretenus avec les clients. À sa droite, Elisabeth Hunter veille, nous interrompant sitôt que la discussion porte sur certains points précis. Bien entendu, il n’ignore rien des assauts répétés de la DST en France. Des aspects généraux dominent notre causerie, notamment sur la question des liens entre la communauté du renseignement américain et Kroll-O’Gara. Encore une fois, mes hôtes justifient la présence des anciens des services spéciaux, à plusieurs stades, par le besoin de recourir à des individus compétents, rien de plus. Quid des contrats avec le Département d’État? Des stages de formation vendus aux fonctionnaires des agences  fédérales? Motus. Je n’espérais rien de cette rencontre, sachant que je me heurte à un tabou.
Même si la litote de Jacques Fournet corrobore les rapports de la Secretary Exchange Commission et réciproquement, même si elle affermit mes doutes, un élément me manque. Je ne dispose pas d’une confirmation, même implicite, de la part d’un individu fiable qui puisse se prévaloir d’une bonne connaissance interne du groupe.
Direction: rue La Boétie, au siège d’Intelynx, où je revois Jean-Claude Chalumeau. Sa pratique des gens de Kroll, durant six ans, lui permet sûrement de se prononcer sans trop se tromper. Acceptera-t-il? L’homme est intègre. À supposer qu’il connaisse des agissements troublants, en parlera-t-il? Peu sûr. Nous évoquons encore les assauts répétés de la DST au moment où il dirigeait le bureau de Paris.
Il en reste indigné, surtout par les méthodes employées, semble-t-il. Puis, nous en arrivons au fond de la question. Il s’engage alors dans un long développement consacré à la paranoïa quasi intrinsèque des services français et en analyse en ces termes les causes: «Il est apparu évident pour certains que Kroll ne pouvait être qu’un bras de la CIA. Des éléments alimentent cette paranoïa. Les plus grandes sociétés de conseil, d’audit, de courtage en assurances sont américaines.
Dans de nombreux domaines sensibles, où l’on gère des flots d’informations, les Américains dominent. Aussi, certains pensent qu’ils peuvent utiliser ces ressources à des fins malveillantes, pour favoriser les entreprises nationales. Je ne crois pas que cela soit vrai. J’ai travaillé pour ces sociétés et je n’ai jamais vu à l’œuvre ces pratiques d’espionnage. Toutefois, nous ne pouvons pas exclure qu’un certain nombre de ces sociétés américaines abritent parfois des agents sous couverture. On ne peut pas exclure que de façon ponctuelle, pour des missions, des sociétés soient infiltrées. Mais une paranoïa systématique à leur sujet est injustifiée. Pour avoir été une victime de cette paranoïa lorsque j’étais chez Kroll, je peux vous affirmer qu’elle était grandement exagérée.» Exagérée, dit-il…
Depuis le début de nos rencontres, ses propos me paraissent pétris de prudence, témoins d’une grande circonspection. Il parle avec distance et respect de ses anciens employeurs. À aucun moment ne transpire le désir de confesser de fracassantes révélations à leur endroit, encore moins en des termes malintentionnés. De fait, nous parlons régulièrement bien davantage de ses fonctions actuelles à la tête d’intelynx. Dès lors, sa précision quant à des liens ponctuels n’en apparaît que plus importante. Jean-Claude Chalumeau ne nie pas la réalité des contacts - jusque-là supposés – entre Kroll et la CIA; il envisage des missions éphémères. À propos du harcèlement de la DST, il ne repousse pas les motifs fondant les tactiques arrêtées par les responsables du contre-espionnage. Il estime que la DST agit sous l’emprise d’une paranoïa, une méfiance névrotique, exagérée selon lui. Exagérée, mais pas injustifiée ou indue. Je n’entends pas de démenti, mais plutôt des termes de pondération et des précisions.
Les soupçons grandissent, ma perception évolue. Avec un labyrinthe pour enseigne, la société de renseignement dispose finalement du plus adapté des blasons. Je songe au mythique labyrinthe de Dédale. La douce Ariane prête à Thésée son fil, afin que le héros se repère dans les méandres et s’en échappe après avoir terrassé le Minotaure. La fiancée du futur roi d’Athènes porte en son prénom le véritable sens de l’épisode.
Ariane, ou Aranea, du grec arakhnê, qui signifie aussi bien l’araignée que sa toile. Le labyrinthe est la toile d’araignée tissée par Ariane, il s’agit d’une seule et même chose, elle incarne la même quête, le même défi. La femme, détentrice du secret de ce labyrinthe, pour elle familier, offre à Thésée de s’en échapper, à charge pour lui d’éradiquer en son centre le monstre mi-homme mi-taureau, et donc de faire triompher l’homme évolué. Par essence, depuis l’Antiquité, la présence même du labyrinthe implique une double lecture. Lorsqu’il existe, ceux qui prétendent aider à en sortir sont ceux qui l’ont bâti de leurs mains. Dans les années 1970, Jules Kroll perçoit-il ces subtilités au moment d’apposer le dessin d’un labyrinthe à côté de son nom? Les entremises de Kroll- Q’Gara avec les sphères du renseignement américain tracent les frontières du royaume des doubles jeux; mais avec le temps, les symboles se déprécient.
À cet instant, je me remémore un bavardage avec Christopher Marquet, responsable du développement basé au siège, sur la Troisième Avenue. En pénétrant dans son bureau, il dirige mon regard vers une grande affiche suspendue sur le pan de mur qui lui fait face. C’est une publicité pour une exposition du peintre Albert Marquet l, au Museum of Modem Art. Après un commentaire sur la toile reproduite, il expose les détails de sa généalogie, déclare françaises les origines de sa famille, en arguë une probable filiation avec l’artiste dont les œuvres triomphent au Moma. Aux États-Unis, il est coutumier d’exposer ses origines lors d’une première causerie, un rite pour se connaître mieux. Christopher Marquet est le plus jeune des responsables entrevus dans ces couloirs. Moins de quarante ans. Fidèlement, depuis sa sortie de l’université à la fin des années 1970, il a accompagné l’épopée de Jules Kroll. Il connaît parfaitement les péripéties de la société en France, ses relations houleuses avec la DST. Il se montre compréhensif, diplomate, puis rejette d’un bloc toutes les accusations colportées par le contre-espionnage. Il argumente en citant les gouvernements étrangers qui sollicitent les services de Kroll; selon lui, si la firme était suspecte de collusions avec le renseignement américain, ces pays ne lui commanderaient aucune enquête. Pour la première fois, sur ces questions, un manager de la société de renseignement mentionne un événement précis afin de valider son point de vue.
Hélas, la prétendue preuve conforte la thèse qu’elle est réputée dénigrer. Car, à la réflexion, la plupart des interventions de Kroll pour le compte d’un gouvernement étranger s’effectuent en osmose avec les stratégies de la Maison Blanche. En 1987, Jules Kroll réalise sa première enquête internationale sur les avoirs de Baby Doc, quand, un an plus tôt, les réseaux de l’administration américaine ont largement favorisé la destitution du dictateur. Et que dire de la mission exécutée en 1991 pour le compte du gouvernement koweitien, largement soutenu par la Maison Blanche, avant, pendant et après la guerre du Golfe? Idem en 1992, quand la diplomatie américaine entretient depuis peu les meilleures relations avec le gouvernement brésilien, promis à devenir un important partenaire commercial. Cette année-là, on mandate Kroll pour traquer les fonds détournés par l’ex-président Fernando Collor, au nom du Congrès brésilien. À la même période, la Russie délègue à Kroll une mission de renseignement et d’actions. En décembre 1991, l’URSS est officiellement dissoute; Boris Eltsine accède à la présidence de Russie, pays membre de la nouvelle CE, Communauté des États indépendants. Immédiatement, le chef de l’État russe engage ses concitoyens vers l’économie de marché. À
Washington, la Maison Blanche soutient ce nouveau gouvernement, dont l’heureuse politique efface trente années de luttes Est-Ouest. Mais des éléments internes affaiblissent Boris Eltsine, notamment les anciens dignitaires de la nomenklatura qui fuient vers les tropiques, non sans écorner les finances publiques. En 1992, Jules Kroll s’engage, auprès du gouvernement russe, à tout mettre en œuvre pour trouver les 6 à 8 milliards de dollars dérobés par des directeurs d’entreprises d’État 1. Il s’acquittera très partiellement de sa mission.
Plus près de nous, en 1998, en Amérique, s’expriment de similaires connivences. Juin 1991, après quarante-trois années d’apartheid, l’Afrique du Sud abandonne au temps passé les politiques de discrimination raciale. Le président Frederik De Klerk propulse son pays vers des changements radicaux. Rapidement, les États-Unis perçoivent le poids économique et politique que prendra le futur pays démocratique sur le reste du continent africain. Le scrutin universel est appelé à s’imposer. Du fait de la majorité noire, un mouvement noir gagnera forcément les élections. À ce stade, l’analyse faite par Washington privilégie l’efficacité. Le poste de la CIA à Pretoria reçoit pour consigne de soutenir l’ANC, choisi pour ses capacités à diriger prochainement le pays - contrairement à l’Inkatha, jugé extrémiste. Le 9 mai, Nelson Mandela, chef historique de l’ANC, devient le premier président noir de l’Amérique du Sud, par les vœux du suffrage universel et avec les encouragements discrets des États-Unis. En 1998, Kroll-O’Gara signe un important contrat avec les autorités sud-africaines pour les aider à combattre le crime organisé, à former des policiers et à restructurer les services de renseignement étatiques, principalement la National Intelligence Agency. Cette mission d’un an mobilise les plus hauts responsables de Kroll. Sur place, N orbet Garrett 2, ex-CIA, responsable des actions de Kroll sur l’Europe et l’Amérique, supervise personnellement les interventions. Steve Vickers, spécialiste du renseignement basé à Hongkong, l’assiste. Tom Cash, directeur de Kroll pour l’Amérique latine et ancien chef des opérations de la DEA, renforce l’équipe. Selon la police locale, le nombre impressionnant de syndicats du crime découle de manœuvres initiées par des minorités blanches, avant qu’elles ne quittent le pouvoir, pour déstabiliser l’ANC. Ainsi, loin de froisser les plans de la politique étrangère des États-Unis, beaucoup des interventions de la firme pour un gouvernement étranger secondent-elles les objectifs de la Maison Blanche…
Cette analyse rend plus lisibles les campagnes organisées par le contre-espionnage contre Kroll. Finalement, cette guerre nous renvoie aux affrontements commerciaux entre Européens et Américains, dans lesquels interviennent les structures de renseignement des deux blocs. Les hostilités entre la DST et la firme s’étalent sur environ six ans, de 1991 à 1997, avec probablement des agressions plus intenses à partir de 1994. Peu à peu, elles réduisent la force de frappe de l’agence sur le territoire français. Aujourd’hui, rue de Courcelles, seuls trois permanents animent ce qui reste du réseau; ils étaient sept en 1996.
Ces luttes obscures traduisent l’âpreté grandissante des relations économiques; désormais, les interventions de sociétés privées de renseignement se multiplient. Dans les secteurs de l’industrie, de la finance, des hautes technologies ou de la communication, le renseignement s’intègre à la vie des affaires.
Suivant le modèle anglo-saxon, des sociétés françaises de renseignement se développent. Les services de l’État eux aussi s’adaptent, les hiérarchies de la DGSE ou de la DST dirigent maintenant des unités au pouvoir étendu, qui opèrent dans le champ économique.

Deuxième partie / L’économie du renseignement :

Les activités de renseignement se concentrent chaque année davantage sur les chiffres d’affaires des uns et le Produit national brut des autres. Les fonctionnaires français, eux aussi, s’adaptent. À la DGSE et à la DST apparaissent depuis une quinzaine d’années les premières cellules en charge du renseignement économique. D’abord embryonnaires, longtemps méprisées par les autres spécialistes, elles effectuent aujourd’hui une part significative des missions de nos services secrets. Avec elles, des cabinets français prétendent également, en partie, aux mêmes compétences. Depuis environ cinq ans, sur la place de Paris, l’intelligence économique préoccupe ainsi, peu ou prou, les plus grands décideurs. Les nécessités du commerce en font une discipline maintenant reconnue, et, accessoirement, un marché fructueux. Connaître des concurrents, percer ses secrets, deviner les stratégies les plus dissimulées, autant d’activités qui ne résultent pas de phénomènes isolés, mais témoignent d’une tendance lourde de l’économie et du renseignement.