Chapitre 2 - Partie 3
Bernard Gérard ne feint pas de méconnaître les soupçons qui pèsent sur cet interlocuteur de qualité. La quantité d’informations que centralise Kroll sur des centaines d’entreprises à travers le monde le perturbe. Selon lui, la puissance des données ainsi réunies autorise toutes sortes de malveillances, même si leur matérialité s’avère difficile à établir. Quoi qu’il en soit, la tentative d’embauche du préfet n’aide pas à calmer l’agressivité des responsables français.
À compter de 1992-1993, conforté dans ses convictions, le service de contre-espionnage mène une campagne de dénigrement systématique. À ce stade, un dispositif interne lui facilite particulièrement la tâche. La DST dispose d’un groupement affecté aux affaires économiques: la section du patrimoine.
Le commissaire Jean-Jacques Martini, sous-directeur, la dirige. Ce bureau remplit deux tâches: conduire des missions de contre-espionnage classiques, dès lors que des éléments du patrimoine économique sont menacés (cf. Schneider), et sensibiliser à l’espionnage les acteurs économiques les plus vulnérables. À ce titre, fréquemment, un petit groupe d’officiers de police de la section se déplace dans une société exposée, pour une réunion d’information au cours de laquelle les cadres, les ingénieurs et toutes les personnes susceptibles de générer des convoitises reçoivent des explications claires.
Leur sont exposés les failles du système informatique de leur société, les différents moyens qui pourraient être mis en œuvre pour les espionner, la manière dont de simples visiteurs parviennent à voler des secrets de fabrication, comment un concurrent introduit une taupe dans un laboratoire de recherches, etc. Renvoyant à des affaires d’espionnage bien réelles, ces séminaires laissent en général des souvenirs tenaces et gonflent les carnets d’adresses. La DST cultive, par ces discussions de salon, un réseau utile dans le monde économique. Les membres de la section du patrimoine rencontrent des P-DG, des responsables financiers, des directeurs de la Sûreté, toute personne potentiellement intéressée par les services de Kroll. Ces contacts participent à la campagne de dénigrement. Inlassablement, dès 1993, les hommes de la DST affirment que l’agence Kroll entretient des rapports d’un genre coupable avec la CIA. Ils mettent en garde les chefs d’entreprise contre l’utilisation occulte, que ferait Kroll, des éléments mis à sa disposition. Progressivement la démarche paie. Jean-Claude Chalumeau, aujourd’hui à la tête d’une autre société, Inte1ynx, se souvient d’une ambiance particulièrement tendue. À compter de 1994-1995, la déstabilisation contrarie réellement les affaires françaises du cabinet. Partout on présente Kroll comme un masque de la CIA, comme son « sous-marin ». Des clients potentiels déclinent les offres de l’agence. Les rumeurs se propagent, qui gênent les actions menées sur le territoire français, voire, parfois, les neutralisent.
«J’en avais marre d’être traité d’agent de la CIA sous prétexte que je travaillais pour une société américaine, raconte Jean-Claude Chalumeau. Il semble que la DST et le ministère de l’Intérieur aient largement contribué à faire circuler ce genre d’information. » Cependant, de quoi parle-t-on ici ? Lui et les autres connaissent-ils réellement la vérité? De quelles preuves tangibles disposent-ils? Mieux, Kroll Associates collabore-t-il oui ou non avec la CIA, ou une autre agence de renseignement américaine? Ayant écouté les affirmations des uns, les dénégations des autres, de New York à Paris, pendant des mois, je demeure longtemps incapable de me forger une intime conviction. Puis, lentement, après un an d’enquête, des éléments objectifs m’apparaissent. Comme toujours la vérité se montre plus subtile, moins nette, plus étonnante aussi qu’une réponse brutale.
Non, Kroll Associates n’abrite pas une poignée d’hommes travaillant dans l’ombre et depuis le début pour la CIA. Non, Kroll Associates n’exerce pas ses talents sur ordre de la Maison Blanche. Le décideur le plus important de la firme demeure son conseil d’administration. Que l’on en frémisse ou que l’on s’en réjouisse, Kroll Associates est une entreprise de renseignement capitaliste, qui obéit d’abord à ses actionnaires. Ces derniers veillent avant tout aux courbes du titre Kroll-O’Gara coté au Nasdaq, bien plus qu’aux velléités du Département d’État américain. Cependant, oui, Kroll Associates entretient des liens avec des membres de la CIA. Oui Kroll Associates serait susceptible d’accueillir, ponctuellement, en son sein des agents de la CIA sous couverture. Non, depuis l’affaire Schneider, le bureau de Kroll à Paris ne dirige pas de missions de renseignement particulièrement hostiles aux intérêts français.
La juxtaposition de trois indices incline à croire à l’existence de collaborations ponctuelles entre Kroll et la CIA. Le premier m’est livré par Jacques Fournet, un mardi du mois d’août, dans son bureau de la rue Boissière à Paris.
Je garde présents à l’esprit les termes exacts de notre discussion. Après une demi-heure de bavardage sur les enjeux de l’intelligence économique, nous discutons des sociétés privées de renseignement. Je lui demande son avis sur la moralité de ces structures.
Question: « Pensez-vous que les structures de renseignement économique privées telles que Kroll jouent un rôle sain?»
Réponse: « Des sociétés comme Kroll se sont développées. Je ne suis pas certain que quelques-unes ne soient pas des sous-marins de services étrangers… »
Une onomatopée exclamative sort de ma bouche. Il s’interrompt. Je le regarde, interloqué.
Dans ma question, j’ai bien mentionné le nom de Kroll, et d’aucune autre société. Pense-t-il vraiment ce qu’il vient de me dire? Il parle bien de sous-marins de services étrangers… Je bascule en arrière, contre le dossier de ma chaise, mon regard se brouille. Il pose ses coudes sur la table, penche légèrement le buste vers l’avant. À cet instant, pour la première fois depuis le début de nos entretiens, je le vois rire de bon cœur. Ma confusion l’amuse. Pour la dissiper, il lâche: «C’est une litote si je vous dis cela. » Litote: nom féminin qui diminue nos interrogations.
Les confidences tout en finesse d’un ancien responsable du renseignement français ne suffisent évidemment pas. Principalement à cause de la persistante volonté de nuisance de la DST contre Kroll. Je soupçonne le contre-espionnage de voir l’ombre du cabinet privé partout, nonobstant les preuves qu’il détiendrait à propos de certains cas. Puisque la DST identifie l’agence comme une entité ennemie, elle propage des informations la discréditant, en y ajoutant parfois des inventions de son cru afin de grossir le trait. Désireux de me libérer de cette partie de «poker menteur », je retourne aux États-Unis chercher des éléments concrets, tangibles, à la source.
Au siège de Kroll à New York, rien de probant n’est dit. Naturellement, Jules Kroll réfute toute collaboration avec la communauté du renseignement américain, mais pourquoi le croire sur parole? Dans ces bureaux répartis sur trois niveaux, entre le quatrième et le septième étage, tous mes interlocuteurs me rapportent les mêmes anecdotes, les mêmes exemples, les mêmes allusions. Les déclarations se calquent les unes sur les autres. On attire l’attention sur des détails dont les journalistes a priori se régalent: une paire de menottes trouvée dans une panoplie de Dick Tracy orne le bureau du patron; le couplet de Jules Kroll qui se compare à un poisson-chat dans un aquarium, qui y élimine les déchets produits par les autres poissons, etc.
En quête de données brutes, concrètes, fiables, je me penche sur le financement de la compagnie. Depuis son introduction en Bourse, le culte du secret, cher à Jules, pâtit de contraintes légales. Comme toutes les sociétés américaines cotées, la loi oblige Kroll-O’Gara à fournir un certain nombre d’informations à la SEC, la puissante Securities Exchange Commission, qui veille à la régularité des opérations boursières.
Les rapports de la SEC instruisent sur les relations entre la firme et le gouvernement américain, autrement que des rumeurs ou des réponses trop prudentes. Comme nous le savons, Kroll-O’Gara réalise un chiffre d’affaires de 190 millions de dollars. Cependant, la fusion des deux sociétés, intervenue à l’automne 1996, est trop récente pour analyser les lignes budgétaires en ignorant les deux structures originelles. Globalement, les affaires engendrées par la sécurité des biens et des personnes, le blindage, la protection, découlent du fonds de commerce apporté par Thomas et Wilfred O’Gara. Les activités de renseignement, dénommées par la SEC «intelligence et investigations », dérivent de l’apport de Jules Kroll. Un troisième pôle, plus récent, rassemble les deux entités à part égale: les moyens d’information électroniques et les surveillances satellites.
Dans les grandes lignes, les activités de sécurité rapportent 105 millions de dollars, l’intelligence et l’investigation génèrent 67 millions de dollars, les nouvelles prestations en informatique et documentation par satellites, 17 millions de dollars.
Lors du dernier exercice connu, 55 % du chiffre réalisé proviennent donc du secteur sécurité et blindage. La lecture détaillée des documents de la SEC montre que cette division vit substantiellement de contrats avec l’armée américaine. La compagnie est en effet le fournisseur officiel du Département d’État pour les «HMMWVs 1», des véhicules blindés légers, à grande vélocité, capables d’opérer des déplacements rapides sur un théâtre d’opérations militaires.
L’assemblage final des engins s’effectue sur le site de Fairfield, en Ohio. Entre le 1er janvier 1993 et le 31 décembre 1997, la société a livré près de deux mille de ces engins au gouvernement des États-Unis. En février et mars 1998, la signature d’une série de contrats a intensifié ces liens. La firme s’est engagée à fournir 738 HMMWVs à l’US Army et à l’US Air Force, avant juin 2000. En janvier 1997, les dirigeants de Kroll-O’Gara ont paraphé une convention avec le Département d’État, appelée STS, pour Systems Technical Supports. L’accord concerne les activités de recherche et de développement supporté par la société pour améliorer les véhicules blindés; l’armée américaine a promis de les financer en partie. Les autorités militaires versent 2 millions de dollars par an sur quatre ans et, en contrepartie, une clause stipule que les bureaux d’études de la compagnie travailleront vingt-cinq mille heures par an sur ces questions.
D’autres contrats de défense existent, avec des sociétés privées cette fois, mais elles aussi apparaissent liées aux autorités militaires. Ainsi en est-il de Look-heed Martin, l’un des principaux fournisseurs de l’US Air Force. Le constructeur soustraite à Kroll-O’Gara le blindage de certains de ses missiles.
Au total, les activités militaires de Kroll-O’Gara génèrent 47 millions de dollars de chiffre d’affaires, soit 25 % de l’ensemble. Ces liens autorisent-ils Jules Kroll à refuser toute forme de collaboration avec les services de renseignement américains dans le domaine « intelligence et investigations »? Même si l’intéressé le nie, les relations commerciales existantes invitent plutôt à composer avec les exigences de l’administration américaine. La distribution des activités de renseignement nous éclaire sur ce point. Entre 1994 et 1997, Jules Kroll a vendu ses talents à trois mille trois cents consommateurs avertis, sociétés ou structures publiques qui lui ont confié diverses missions, de façon régulière ou ponctuelle. Sur ce total, deux mille cent clients de nationalité américaine, soit 63 % des acheteurs. Dans cette part s’agrègent des acteurs privés, mais aussi et surtout des agences du gouvernement américain au niveau fédéral et des administrations installées dans les États.
Sur l’existence de ces missions de renseignement, conduites pour des structures du gouvernement américain, les rapports de la SEC ne laissent pas de doute: «Les clients de la compagnie sont des multinationales, des cabinets juridiques, des institutions financières et des établissements publics. Ces établissements publics incluent des agences du gouvernement fédéral US et des agences des différents États des États-Unis… » Pareilles relations ne freinent-elles pas de louables ardeurs d’indépendance? Quel que soit le secteur, la liberté d’agissement découle de la multiplicité des dépendances. Plus la qualité et les origines des acheteurs varient, plus une société conserve son libre arbitre. Et inversement. En somme, Jules Kroll a assis largement ses activités sur les États-Unis, en relation avec des émanations du pouvoir public, et apparaît moins international qu’il ne le prétend. Un autre facteur renforce ce doute. Kroll-O’Gara offre des services d’entraînement à la sécurité et de formation au contre-espionnage.
Ainsi, à San Antonio, au Texas, le Force Protection Institute dispense des cours de garde du corps et de chauffeur. À Washington DC, la compagnie met à la disposition des clients soucieux de leur sécurité un stand de tir de six cents mètres carrés. Plus loin, elle prodigue des cours de contre-espionnage.
Selon les documents de la SEC, différentes agences du gouvernement américain envoient régulièrement leurs fonctionnaires en stage dans ces écoles d’un genre particulier:
«La société dispense également des formations dans le domaine de la sécurité et du contre-espionnage, à l’attention des agences du gouvernement américain et des acteurs privés», précisent les rapporteurs de la commission. Une nouvelle fois, les éléments mis au jour démentent les affirmations des responsables. Les liens entre la firme et les autorités américaines engagent chacun à accepter entraides et collaborations.
L’examen du passé des dirigeants confirme ce sentiment. Sur les différents continents, les chefs opérationnels proviennent majoritairement des services américains, CIA, NSA,
FBI, de la justice américaine et des services britanniques, MIS et M16. Ces choix obéissent à une logique élémentaire : pour mener à bien des activités de renseignement, autant les confier à des spécialistes. Certes, mais comment garantir que ces individus ne communiquent plus avec leurs anciens services ? Des curriculums impressionnants invitent à la prudence.
Earl Norbett Garrett coiffe toutes les opérations de la zone Europe 2 et Musique pour Kroll. Son passé? Chef de station de la CIA en poste au Pakistan, en Jordanie, en Égypte, en
Inde, au KoweÏt et aux Philippines. Refuse-t-il réellement de communiquer avec son ancienne maison, lorsque celle-ci requiert des informations sur des entreprises connues par Kroll ? Idem pour Charles Englehart qui, depuis mai 1997, supervise les investigations de la compagnie au niveau mondial.
Âgé de cinquante-six ans, il profite d’une expérience de trente années passées à la CIA, à des postes de chef de station au Moyen-Orient, dans les Balkans 2 et en URSS, mais aussi un poste de chef des opérations arabes à Langley, au siège de l’agence, en Virginie. À une période où la concurrence des deux côtés de l’Atlantique induit le recours à des activités de renseignement, le contrôle par Charles Englehart des missions d’investigation de la firme est de nature, de par son passé, à créer un doute quant à la destination finale des informations collectées.
Si de telles filiations s’établissent au niveau opérationnel, elles prévalent également à la direction générale du groupe. Au sommet cohabitent Jules Kroll, Thomas et Wilfred O’Gara. Le quatrième personnage du groupe se nomme Nicholas P. Carpinello, directeur financier et ancien cadre d’Andersen Consulting.
