Chapitre 1 - Partie 4
L’ensemble de ces investigations forme une mission de renseignement à part entière. Grâce à ces résultats, la victime mènera une contre-attaque sur la base d’une stratégie immuable: affirmer partout que le postulant à l’acquisition est un incapable accompli, voire un manipulateur auteur d’un ignoble complot. On dévoile opportunément les preuves qui étayent ces accusations. Pour y parvenir, Kroll commande à ses limiers de fouiller tous azimuts.
Anne H. Tiedemann dirige aujourd’hui les affaires européennes de l’agence. Après dix années passées sur des enquêtes aux États-Unis, elle travaille depuis un an au bureau de Londres. Cette dame brune aux cheveux courts, aux traits durs, le regard autoritaire, assuma autrefois diverses responsabilités dans des institutions de Wall Street; chez Smith Barney, puis à la succursale de l’UBS (Union des Banques suisses). Elle entre dans l’entreprise de renseignement à la fin des années 1980, pleine période des OPA. «J’ai été embauchée quand Kroll travaillait beaucoup sur les OPA hostiles. Nous nous portions à la défense de clients subissant des offres d’achat inamicales. Mon expérience à Wall Street a alors beaucoup compté. Je m’étais déjà fait les dents dans des enquêtes sur les entreprises, sur ces recherches dont Kroll est devenu le spécialiste.»
Les véritables raisons du lancement d’une OPA appartiennent souvent au domaine du secret. Christopher T. Market évolue chez Kroll depuis sa sortie de l’université, en 1983. Aujourd’hui directeur général adjoint au siège mondial de la compagnie, à New York, il évoque parfois des souvenirs d’OPA machiavéliques…
«Par exemple, une société britannique prétend acheter une société française. Celle-ci ne le souhaite pas et se défend. Elle nous contacte pour comprendre les raisons de cette OPA. Après nos enquêtes, nous découvrons que la société britannique agit en réalité pour le compte d’une autre société française … »
Entre 1985 et 1990, peu à peu, grâce à ces OPA répétées, l’agence invente un genre nouveau: la traque financière. Chaque mission l’oblige en effet à ne rien ignorer des ressources des uns et des autres, des montages juridiques discrets dans des paradis fiscaux et des comptes en banque en Suisse ou au Liechtenstein. Cette volonté de trouver tous les éléments obscurs liés à une OPA amène la J. Kroll Associates à devenir, à la fin des années 1980, la structure la plus puissante en matière de renseignement financier. Le développement de ces compétences fondera sa réussite.
Plus tard, à compter de la période 1992-1993, quand le nombre d’OP A diminuera substantiellement, Kroll emploiera ses talents dans tous les secteurs du renseignement propres à intéresser les multinationales. Ainsi, alors que dans les années 1980 Kroll Associates réalisait la moitié de son chiffre d’affaires sur les OPA, aujourd’hui ces dernières en représentent moins de 10 %.
Les succès de Jules Kroll dans ces grandes opérations à Wall Street, largement médiatisées, attirent à lui l’intérêt de responsables étrangers au monde de la Bourse, au-delà même des frontières américaines. Des gouvernements, des institutions publiques figurent rapidement parmi ses clients. Même si le nombre de ces dossiers demeure limité, ils contribuent à bâtir une réputation internationale. Entre 1987 et 1990, « l’affaire Baby Doc », l’un de ses premiers hauts faits de guerre, fait alors de Kroll une agence de renseignement privé planétaire. Au septième étage du 900 Third Avenue, à Manhattan, Elisabeth Hunter, directrice des affaires publiques, me le rappelle en levant le menton, la pupille brillante de fierté.
Jean-Claude Duvalier, alias Baby Doc, «président à vie » d’Haïti, chef des sanguinaires «tontons macoutes » et responsable de la décadence de son régime, trébuche un matin de février 1986 pour le plus grand bonheur de son peuple. Une violente insurrection, soutenue par les États-Unis pour des raisons essentiellement stratégiques et un tantinet humanitaires, le renverse et le pousse à fuir.
Baby Doc, effrayé par les agitations, trouve asile en France, sur la Côte d’Azur. Pour être à l’abri du besoin, le dictateur déchu a emporté avec lui une part importante des fonds de son pays, richesses extraites par son peuple, que l’on retrouve, çà et là, sur des comptes à numéro dont il est l’heureux titulaire. Sa fortune atteint, dit-on, 120 millions de dollars. Au même moment, en Haïti, une période instable commence, qui cessera en 1990 avec l’élection à la présidence de la République de Jean-Bertrand Aristide. Le gouvernement américain assiste les bonnes volontés politiques dans cette phase de transition.
Toutes les initiatives pour redresser la situation se heurtent à des problèmes budgétaires contraignants. Le pays est lourdement endetté. Le moindre denier est le bienvenu. Au début de 1987, les autorités haïtiennes embauchent le cabinet d’avocats américains Stroock & Lavan : objectif, contacter Kroll pour identifier tous les avoirs de Jean-Claude Duvalier afin d’attaquer l’usurpateur en justice et récupérer les fonds.
L’enquête s’étale sur trois ans. Kroll mobilise cinquante enquêteurs et analystes. La mission de renseignement se déroule sur tous les continents; outre l’Amérique du Nord, la traque des avoirs du dictateur passe par le Mexique, Panama, la France, la Grande-Bretagne, la Suisse, le Luxembourg, la Belgique, le Liechtenstein, et naturellement les Caraïbes. En trente mois de recherches, les agents retrouvent des copies de chèques, de factures, identifient les comptes en banque et les titres de propriété. Comment? Ils inventent des prétextes, se fabriquent des identités. Tantôt riches collectionneurs, parfois banquiers d’affaires, un moment fonctionnaires européens, ces hommes choisissent le pedigree le mieux adapté aux circonstances, celui qui permet légitimement de poser des questions, de pénétrer des groupes d’hommes d’affaires, des cercles d’amis. Le résultat stupéfie les spécialistes du renseignement. J. Kroll Associates est en mesure de présenter aux autorités haïtiennes plus qu’une liste, un trésor de guerre: Baby Doc est à la tête de cinq appartements dans Manhattan, dont un dans la Trump Tower (estimation: 2,5 millions de dollars), d’un bateau de course à Miami, d’un yacht de vingt-cinq mètres (valeur: 6 millions de francs), de comptes en Suisse et dans plusieurs paradis fiscaux. L’agence retrouve également la collection de toiles de maîtres personnelle de Baby Doc, cachée dans les entrepôts d’une banlieue peu fréquentable de Washington.
En 1989, grâce aux ennuis suscités au clan Duvalier, tous les initiés connaissent J. Kroll Associates. Cette année-là, le bilan de la société affiche 50 millions de dollars de chiffre d’affaires. Au cours des années 1987, 1988, 1989, les bénéfices ont grimpé de 50 % à chaque exercice. Jules Kroll n’a pas encore cinquante ans et, pour la première fois, il tient une réussite.
Forte de ses performances, l’agence commence à lancer ses activités en Europe. Notamment en 1989, à Paris, dans le cadre d’une opération financière lancée contre la maison Louis Vuitton.
À la même période, à la City de Londres, l’OPA la plus ambitieuse de la décennie surgit un calme matin de juillet. Elle devient le feuilleton de l’été. En Grande-Bretagne, un large public se passionne pour ce thriller financier : sir James Goldsmith part en croisade pour conquérir BAT (British American Tobacco).
Pour ce coup, James Goldsmith s’assure de puissants alliés, Jacob Rothschild et Kerry Packer. Les trois mauvais garçons des finances se fédèrent dans une holding: Hoylake. Les sommes en jeu représentent 135 milliards de francs. Pour se défendre, BAT engage Kroll Associates. L’agence possède un dossier sur James Goldsmith depuis 1979. Le pilier de la finance britannique, endurci par plusieurs années à la City - où toute notion de fair-play se volatilise devant le tableau des valeurs -, prévient tous les coups, évite les pièges. Probablement épaulée par d’anciens des services anglais, la holding Hoylake identifie les activités et méthodes nouvelles de Kro11 et les dénonce publiquement. L’affaire fait grand bruit. Le
Sunday Times explique comment les agents de Kro11 fouillent les poubelles. À la Chambre des communes, le député Gerald Howarth, ami du financier, prononce un bref discours alarmiste : il soupçonne les agents de Kro11 de pratiquer des écoutes téléphoniques sauvages. L’agence, victime de son succès, semble à son tour étroitement surveillée. Elle ne réussit pas à trouver d’éléments compromettants contre les membres de Hoylake. Pour la deuxième fois, sir Goldsmith lui tient tête.
Nous sommes au début des années 1990. Jules Kro11 signe des contrats avec les puissants de la planète. Ses profits enregistrent encore des hausses régulières. Il investit massivement dans l’implantation géographique. Des bureaux ouvrent dans toutes les capitales des pays industrialisés. Pas de franchises, les filiales à l’étranger agissent toutes sous l’autorité du siège new-yorkais.
En France, certains observateurs avertis assistent à l’installation de l’antenne parisienne. Dans les premiers temps, les responsables du renseignement ne semblent pas y prêter attention. Si la DST s’y intéresse, c’est pour conduire de simples observations de routine. Et pourtant…
