Chapitre 1 - Partie 3
Été 1998, je décide de le revoir, chez lui cette fois, à New York. Dans les rues de Manhattan, même après 21 heures, la température peine à descendre au-dessous de 30°. Bruce Dollar habite à l’extérieur de la ville, à soixante kilomètres au nord-est, dans une gracieuse bourgade. Vendredi 24 juillet, 16 heures, exercice de suffocation synchronisé avec des millions de New-Yorkais; j’espère humer un air plus frais dans cette lointaine banlieue. Je file à Grand Central Station, la monumentale gare new-yorkaise. Dans l’immense salle des pas perdus, des centaines de personnes pressées transitent. Au plafond, les représentations célestes captivent le regard des touristes, arrêtés au milieu du flot des New-Yorkais, tels des récifs. Les verrières hautes de vingt-cinq mètres éclairent le hall et le grand escalier qui mène aux guichets, en contrebas… La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, c’est ici.
Le train traverse Manhattan, plonge dans une forêt profonde, passe plusieurs villages. Après une heure: arrêt. Je quitte la gare, prêt à un long entretien avec l’un des agents de renseignement privés les plus épiés par les services français, soupçonné des pires manœuvres contre notre patrimoine économique. Je m’apprête à coudoyer un mystère.
Sorti d’une grosse voiture sombre japonaise, Bruce me lance un salut amical. Grand, cheveux gris clairsemés, des yeux clairs, le visage plutôt jovial, il est vêtu d’un polo bleu au col déformé, d’un short vaguement marron, d’une paire de tennis manifestement ancienne. Nous partons. Sur la banquette arrière, un chien déborde d’affection. Direction, le supermarché. Point d’interview-confidence sur les actions de Kroll. Bruce m’avise d’un programme chargé: sa femme revient du travail vers 19 heures, les courses doivent être faites; auparavant, nous devons récupérer sa fille à la sortie de son camp de vacances, la conduire chez le médecin, puis rentrer préparer le barbecue. Nous passons une soirée charmante, sans jamais évoquer Kroll. La maison recouverte de bois blanc, plantée sur le versant d’un vallon au-dessus d’un ruisseau, fait oublier la tension de Manhattan. La piscine creusée au milieu de la végétation dissout les moiteurs de la ville. Sur le gril, l’espadon, pêché un peu plus à l’est, embaume tout le jardin. Pour l’accompagner, Bruce sort de l’obscurité de sa cave un merveilleux chablis. Avec sa femme et leur fille, nous parlons des charmes de Paris, de l’ivresse de New York, d’Albert Camus. Des sons et des odeurs lui manquent: les olives à la provençale, la programmation musicale de FIP…
Ce soir-là, de retour dans mon hôtel sur la 52e rue, je me couche de bonne humeur, à côté de mon bloc-notes demeuré fermé toute la journée. Belle soirée, excellente compagnie, bon vin; tant pis pour le reste.
Je revois Bruce la semaine suivante. Nous nous retrouvons dans le patio d’un petit restaurant à la mode, dans Greenwich Village. Cette fois, nous nous entretenons exclusivement de l’épopée de la J. Kroll Associates et de son propre parcours. Bruce Dollar termine ses études en 1967, à l’université de Columbia, avec un titre de docteur en science de l’éducation. Après plusieurs années astreignantes, vécues au rythme des petits boulots et des longues heures d’études, il adopte momentanément une vie plus voluptueuse. Le jeune homme s’envole pour la vieille Europe, avec l’idée de vivre à Paris une année de découverte et d’expériences. Il s’inscrit en licence de philo, plus pour posséder un statut que pour comprendre les finesses de l’existentialisme. En 1968 il participe à l’allégresse des journées de mai… Il en conserve un brin de nostalgie: «Pendant les barricades, c’était fabuleux. »
Au début des années 1970, de retour aux États-Unis, il intègre le New York Board of Education. Haut fonctionnaire de l’administration de la cité, il dépend du bureau qui dirige
le système scolaire. La ville compte plus de mille écoles, et les services de l’Éducation représentent le plus important employeur de New York. En 1983, les aléas de la moralité et ses ambitions modifient le cours de son existence. Un scandale financier implique le directeur du service éducatif de New York. L’équipe démissionne.
«J’ai perdu mon travail du jour au lendemain. Mais c’était une chance pour moi. Ces années passées au service de l’Éducation m’avaient épuisé, vidé. Je cherchais depuis longtemps à changer, sans trop savoir que faire… »À la lettre K de son carnet d’adresses paraît alors le numéro de téléphone de Jules Kroll. Des liens de parenté éloignés unissent les deux hommes. Ils s’apprécient et se voient régulièrement. Bruce est sans travail, Jules lui propose une place de consultant, pour le dépanner, en attendant de trouver un emploi plus conforme à ses aspirations.
Nous sommes en 1984. Dans les murs de J. Kroll Associates, une trentaine de personnes se retrouvent tous les matins. La taille de la société demeure modeste; pour peu de temps. La prolifération des OPA apporte des dizaines de contrats. Les clients ne manquent plus; la direction traque sans relâche les individus multidisciplinaires, ouverts d’esprit, capables de mener des enquêtes dans les milieux financiers. Dans ce genre d’activité, les curriculums vitre varient considérablement. Le monde du renseignement tient de l’auberge espagnole: délicieuse zone de confusion, incompréhensible aux chasseurs de têtes. Un facteur unit pourtant cette troupe disparate. Ce dénominateur commun, une formule devenue célèbre du responsable de l’agence de Los Angeles le résume: «Kroll is full of corporate misfits. » Traduisons: Kroll rassemble des gens possédant une bonne formation, des compétences, mais à la personnalité atypique, incapables de rentrer dans le moule, d’assumer des responsabilités classiques. L’auteur de cette définition s’appelle Charley, il est diplômé de Harvard et de Yale, fils d’ambassadeur et définitivement aventurier dans l’âme.
Bruce Dollar me semble partager pareille tournure d’esprit. Je songe à une anecdote datant des années 1970. Las de ses échecs sentimentaux, aspirant à un grand amour avec une créature obligatoirement belle et savante, et animé de sens pratique, il décide de passer les tests du Mensa, puissante association qui regroupe les personnes possédant les plus forts QI de la planète. Il veut être coopté, mais uniquement pour y rencontrer une fille belle et forcément intelligente.
Déception: «Dans mon esprit, il y avait au Mensa des beaux culs intelligents. Après avoir été admis, je suis allé deux ou trois fois à leurs réunions. En réalité, les gens y sont assez ennuyeux. C’est triste de penser que l’on peut trouver des amis parmi des gens qui n’ont rien en commun souffleur intelligence. Les personnes à la fois intelligentes et intéressantes n’ont pas besoin de cela. Il y avait cependant près de l’association un club, le Playboy Bunnies, qui n’avait rien à voir, mais qui était plein de jolies filles… »
«Esprit nomade », disent les professionnels des ressources humaines.
Cette capacité à changer facilement de sujet, à analyser les problèmes de façon transversale, multidisciplinaire, séduit Jules Kroll. Ce profil, original, convient parfaitement. Les activités de renseignement requièrent des dispositions spécifiques. Prenons pour illustration une mission dont la cible serait une maison d’édition française. Pour produire des analyses pertinentes, le responsable des opérations gardera en permanence à l’esprit la législation en matière d’édition, la situation comptable de la société, les statuts juridiques et fiscaux, y compris de ses filiales, tous les résultats comptables, son réseau de fournisseurs et de distributeurs, leurs liens commerciaux, le parcours des cadres de la société, leur culture, tous leurs antécédents juridiques et commerciaux, enfin leurs relations avec les médias et le pouvoir politique… Les besoins en spécimens aptes à ces gymnastiques neuronales conduisent donc des dirigeants - comme ceux de Kroll Associates - à s’intéresser à des individus tels que Bruce Dollar.
En 1984, ce dernier s’avance sur la pointe des pieds. Là où marche Jules Kroll planent parfois dans l’atmosphère des vapeurs de soufre. Ces effluves attisent sa curiosité mais alertent sa prudence. Il débute avec l’idée de vivre une expérience originale mais ponctuelle, avant de retrouver une place dans l’enseignement. Il a trente-neuf ans. Avec son doctorat en science de l’éducation, et quelques années passées dans la fonction publique de la ville de New York, Bruce Dollar se distrait maintenant comme apprenti au renseignement.
C’est le temps où le petit peuple de Wall Street découvre l’importance des OPA. Chaque semaine, un groupe, une société, une banque d’affaires, engloutit une entreprise et fait disparaître une cote. Sur les tableaux des agents de change, des noms s’évanouissent.
Les collaborateurs de Jules Kroll consacrent peu à peu tout leur emploi du temps à des missions liées à des OPA. Bruce Dollar débute par le poste le plus bas dans l’organigramme de l’agence: délégué aux archives. Il court les palais de justice pour collecter des informations sur des personnalités liées à tel ou tel raid financier. Ainsi, chargé d’inspecter le passé judiciaire d’un homme né à Brooklyn, il doit aller au tribunal de ce quartier qui, seul, possède tous ses antécédents. Le néophyte se déplace et inspecte méthodiquement la liste des décisions rendues; fastidieux. L’ancien fonctionnaire de la ville prend pourtant goût à ce travail. Bill Kish, transfuge du FBI, le convainc de persévérer dans cette voie, l’encourage, le guide.
La période des premiers pas de Bruce Dollar coïncide avec la genèse de la croissance de Kroll. Sans que son fondateur le réalise immédiatement, travailler sur les OPA dans les années 1980 oblige à acquérir le savoir-faire d’une société de renseignement moderne.
Jules Kroll reçoit alors les appels de P-DG souvent désespérés, toujours angoissés. Scénario habituel: le président d’un conseil d’administration part un matin à son bureau, tranquillement, feuillette avec détachement le Wall Street Journal à l’arrière de sa Lincoln noire avec chauffeur, quand, par téléphone, son directeur général lui rappelle l’ordre du jour de sa première réunion. Dans les rues de Manhattan, les livreurs ralentissent la circulation, la climatisation ronronne, belle mécanique, bien huilée. Dix heures, ouverture de la Bourse, premières cotations. Dans la Lincoln insonorisée, comme chaque jour à la même heure, le chauffeur, prévenant et familier des moindres habitudes de son patron, augmente le volume de la radio, pas trop, juste pour les infos. Soudain, le chaos. Plus rien ne ronronne. Le speaker vient d’annoncer que le principal concurrent du P-DG l’attaque, le rachète, là, tout de suite… OPA ! La voiture s’immobilise, le patron descend et file en métro - plus rapide - vers son bureau. Onze heures, le téléphone de Jules Kroll sonne:
«Je suis victime d’une opération d’achat inamicale, j’ai besoin de lancer une contre-attaque, immédiatement. »
L’urgence et le statut de l’interlocuteur fixent le cadre de la mission: investigations financières et moyens quasi illimités. Dans ces moments, le P-DG agressé ne mégote pas sur le montant des honoraires. Une fois le contrat signé, le cabinet réunit une cellule pour lancer les opérations. La tâche englobe une kyrielle de missions, chacune confiée à un spécialiste : recueillir toutes les informations sur le conseil d’administration du groupe « ennemi », connaître la personnalité des membres, leur vie, leurs faiblesses, constituer des biographies des cadres de la direction, connaître leurs richesses, apprendre toutes les erreurs de gestion imputables à la direction, etc.
