Chapitre 1 - Partie 1

Une multinationale du renseignement «Certains de nos collaborateurs sont d’anciens procureurs américains des anciens de la CIA du FBI des services de renseignement britanniques. Ces personnes ont eu de longues carrières elles ont travaillé dans des ambassades, pour des gouvernements. Chez nous elles travaillent dans le domaine commercial. »
Anne H. TIEDEMANN,
Administrateur Directrice de
Kroll-O’Gara, agence de Londres.

153, rue de Courcelles, Paris XVIIe. Sur la façade, aucune plaque ou enseigne. J’avance dans le hall. Une large galerie conduit à un bureau de réception, là-bas, au fond. Des panneaux discrets indiquent la présence de sociétés, des institutions financières pour l’essentiel.
Au téléphone, l’homme m’a dit de ne pas me diriger vers, cet accueil, mais de chercher un renfoncement, immédiatement à gauche après le hall. Je me répète ses indications. Une petite salle se dégage de la galerie. J’aperçois dans un coin les deux ouvertures métalliques de l’ascenseur.
Cinquième étage: les portes s’ouvrent sur… rien du tout. Un espace clos et vide. Une petite pièce hexagonale, de huit mètres carrés environ, fermée de tous côtés.
C’est ici.
Une porte blindée grise occupe un angle avec deux interphones fixés dans l’encadrement. Au plafond, une caméra surplombe la porte. À sa droite, un détecteur de mouvement déclenche un spot lumineux, éblouissant. Accrochée à la porte, une plaque discrète affiche un nom parfaitement inconnu du plus grand nombre, mais familier aux hommes et aux femmes qui, où que ce soit sur terre, bâtissent leur existence dans des zones obscures. À côté des fameuses cinq lettres, un logo sérigraphié : un labyrinthe, vu du ciel.
Je sonne. Bien élevé, je lève la tête vers l’objectif et j’attends.
Une petite dame discrète ouvre la porte et demande, la voix douce:
«Qui êtes-vous, monsieur? »
Présentation. Elle m’invite à entrer.
Voilà… je suis chez Kroll.
Lorsque, bien plus tard, je pénétrerai le cœur de la firme, à New York, je me sentirai étrangement moins impressionné. L’habitude, après une année d’enquête, m’aura sans doute rendu plus intimes les hommes, le labeur, et le nom qui les gouverne.
Kroll Associates. Un service secret privé planétaire, première multinationale du renseignement, américaine d’origine. Son activité, d’après ses détracteurs: manipulation, utilisation de fausses identités, couvertures sophistiquées, agents infiltrés, filatures à travers la planète, suivie par satellite d’individus ou d’objets, engagement de sources humaines dans des centaines d’entreprises et d’administrations… D’après Kroll, plus sobrement: intelligence économique et investigation au sens propre du terme. La société couvre l’ensemble des spécialités des services secrets étatiques. Mieux, dans ses rangs se retrouvent plusieurs ex-agents de la CIA, du FBI, du MI5, MI6, mais aussi d’anciens procureurs, juges, journalistes, avocats, experts-comptables. Tout ce que la vie professionnelle compte de spécialistes de l’information peut un jour se faire recruter.            
Au fil de mon investigation sur cette force planétaire du renseignement économique, sujet de tant de fantasmes, la réalité de Kroll m’apparaît, à travers plusieurs affaires, claire et brutale. Dans ses négociations à huis clos, le cabinet se vante de ne laisser aucune trace de ses passages, justifiant ainsi le recours à certaines pratiques peu élégantes. Pourtant aujourd’hui, en balayant l’histoire des grandes affaires économiques des dix dernières années, on s’aperçoit que ses empreintes demeurent, profondes, notamment en France.
Chaque jour, Kroll lance à travers le monde sept nouvelles opérations, soit deux mille cinq cents missions annuelles. Plus de mille deux cents salariés et une dizaine de milliers de «consultants»,  aussi discrets qu’occasionnels, composent les différentes unités. Elles se répartissent dans vingt-deux bureaux ; à Londres, Francfort, Moscou, Pékin, New Delhi, Tokyo, New York, Washington, Los Angeles… Et, naturellement, Paris. Sur chaque continent, une agence contrôle les activités de l’ensemble des cabinets de sa zone.
Dans les bureaux de Londres, au 25 Savile Row, à deux pas de Régent Street, l’artère où les vitrines captivent aussi sûrement le touriste que la relève de la garde, la direction européenne supervise les missions menées sur le Vieux Continent et l’Afrique. Depuis ce bâtiment, des cadres d’un genre particulier coordonnent les opérations les plus délicates, notamment celles conduites sur le territoire français. Pour les intermédiaires de grands patrons français, voire d’hommes politiques, la couleur de la moquette y est familière.
Kroll découpe le monde en suivant les frontières naturelles. Sept bureaux quadrillent l’Asie, celui de Hongkong abritant le siège de la direction continentale. Pour l’Amérique latine, les principales décisions partent de Miami, pôle assisté d’un important centre opérationnel à São Paulo. L’Amérique du Nord compte à elle seule dix agences, placées sous l’autorité de celle, historique, de New York, située au 900 Third Avenue, Manhattan, dans un building de granit rectangulaire, d’une trentaine d’étages. Réparties sur trois niveaux, deux cents personnes y veillent aux résultats de toutes les succursales en activité sur les différents continents.
Globalement, les affaires se portent bien. Conséquence de la mondialisation, dans ce secteur aussi la croissance passe par des fusions importantes. Depuis peu la Kroll Holding Inc. partage son destin avec la O’Gara Hess & Eisenhardt Armoring Company, un groupe américain spécialisé dans les véhicules blindés légers et la sécurité rapprochée. Les deux sociétés sont officiellement unies depuis le 15 novembre 1996, mais plus d’une année a été nécessaire pour édifier réellement ce géant. Aujourd’hui, Kroll-O’Gara constitue la première puissance mondiale dans le secteur de la sécurité et du renseignement. Ses capacités la placent au-dessus des possibilités de plusieurs services de renseignement européens. Pour l’exercice 1997, la Kroll-O’Gara Company a même réalisé un chiffre d’affaires de 190413349 dollars, soit plus de 1,5 milliard de francs.
Les opérations de renseignement, au sens strict, représentent 67 millions de dollars à elles seules (ce chiffre ne prend pas en compte les services technologiques: cryptages de toutes formes de communication, « activités » informatiques, travaux sur des données sensibles, prestations qui rapportent au groupe environ 20 millions de dollars). L’ensemble des activités de sécurité (engins blindés, protection des biens et des personnes) rapporte 105 millions de dollars, dont une part importante provient de contrats avec les autorités militaires américaines.
Le négoce est plutôt fructueux: des 190 millions de dollars de chiffre d’affaires, la société tire 58 millions de profits.
Le véritable patron de cette machine de guerre n’est autre que le fondateur de la Kroll Holding Inc., M. Jules Kroll lui même. Avec 27 % du capital de Kroll-O’Gara, il règne sur la firme.
Lors de cette première visite rue de Courcelles, je ne pèse pas encore convenablement les dimensions de mon sujet. Kroll-O’Gara est un empire, mais je ne le devine pas. Je perçois seulement une officine de renseignement implantée çà et là, facturant à la crème des financiers des prestations peu banales. En somme, d’aimables espions recyclés dans le commerce international, une curieuse confrérie née au pays du capitalisme qui, épisodiquement, provoque la curiosité des journalistes. Rien de plus, et cela me paraît déjà beaucoup.
Je suis loin de la réalité. Comment soupçonner l’omniprésence de Kroll ? Comment présager de son rôle, ces dix dernières années, dans nombre d’affaires économiques majeures, voire d’affaires d’État - en France notamment? Comprendre cela dès les premiers contacts relèverait du folklore divinatoire ; car par essence, si Kroll vend de la vérité à ses clients, il ne cesse de s’en protéger pour ce qui le concerne et manipule les rares informations diffusées à son sujet.
Au cinquième étage de la rue de Courcelles, la petite dame à la voix douce me laisse seul dans une salle, assis devant une vaste table de réunion.
«Monsieur Waldman va arriver, patientez je vous prie. »
Nicolas Waldman dirige les affaires de Kroll en France. Trente-cinq ans environ, brun, des cheveux courts frisés, un regard direct derrière des lunettes rondes, une allure entreprenante enveloppée dans un costume bleu marine classique; l’ensemble évoque plus le cadre d’un département marketing qu’un maître espion. À l’écouter narrer son parcours, ce sentiment se renforce. Diplômé d’une école de commerce, il quitte la France pour suivre un MBA en finances internationales à Londres. À la fin des années 1980, charmé par la vie de la City, il travaille pour des sociétés financières britanniques. Un temps, il assume même la fonction d’attaché financier auprès de l’ambassade de France.
En 1990, Kroll Associates recrute massivement des juristes et des analystes financiers. OPA hostiles et raids financiers en tout genre multiplient les missions de renseignement commandées discrètement par une poignée de multinationales. Cette année-là, Nicolas Waldman est du nombre des jeunes recrues. Durant plus d’un an, le quartier général de Kroll l’envoie se former dans différents bureaux, essentiellement à New York et à Miami. Certes il apprend l’investigation, mais sa hiérarchie lui enseigne surtout à gérer les relations avec les commanditaires de la firme, à assurer la «partie commerciale ». Pour le reste, de dévoués spécialistes formés dans les meilleures écoles de renseignement sont à l’œuvre. Un an plus tard, Kroll l’installe en France pour étoffer son nouveau bureau.
Aujourd’hui directeur de la filiale française, Waldman connaît parfaitement son rôle. Il m’observe avec méfiance. Chez Kroll Associates, les curieux irritent, principalement s’ils écrivent tout ce qu’ils voient et entendent. Nicolas Waldman a besoin de l’autorisation du quartier général de New York pour me parler « officiellement ». Et dit, avec malice, douter du résultat de ma requête. La conversation devient ensuite plus aimable. Mon hôte m’explique gentiment en quoi Kroll ressemble aux anodins cabinets de conseil installés sur la place de Paris. Le reste résulte des fantasmes d’esprits rêveurs façonnés par des romans de gare. Kroll peut se définir comme une sorte de conseiller en information stratégique. Ni plus ni moins.
Amusant, mais les trophées de Kroll, ou ses déroutes, contiennent assez de péripéties, petites et grandes, pour alimenter des dizaines de collections de thrillers. D’autant que son tableau de chasse lui vaut la sollicitude de l’ensemble des services de renseignement français eRG, DST, DGSE, DRM) et étrangers. Une tracasserie et une reconnaissance pour Jules Kroll, créateur et commandant avisé de la forteresse.
À l’abri de toute publicité, le marché du renseignement économique croît régulièrement depuis quinze ans. Aujourd’hui, la fortune personnelle de Jules Kroll dépasse les 50 millions de dollars. De l’aveu de ses proches, lentement l’homme d’affaires étouffe le détective. Curieux parcours pour cet homme de cinquante-sept ans, enquêteur de nature, foncièrement idéaliste dans les années 1960, volontiers tribun, qui échoua de peu en politique.
Né en 1942, Jules Barry Kroll grandit à Bayside, dans le Queens, un quartier à l’est de l’île de Manhattan, de l’autre côté de l’East River. Moins défavorisé que Brooklyn, plus au sud, le Queens abrite alors essentiellement les classes moyennes new-yorkaises. Des familles aux revenus modestes pour lesquelles le rêve américain n’est pas une utopie sans pour autant devenir une réalité. M. Kroll père dirige une petite imprimerie, activité rendue difficile par la concurrence des grandes sociétés du secteur. La famille s’efforce pourtant de satisfaire les envies de Jules, et principalement de financer ses études.