Chapitre 5 - Partie 1

Le mode d’emploi :

Place du Châtelet à Paris, au mois de juillet, les pigeons s’écartent et s’envolent devant les touristes courts vêtus. Dans la fontaine, au centre, de jeunes Allemands s’aspergent tandis que leurs amies, assises sur le bord, les encouragent, entre deux gorgées de bière. Près du kiosque, des lycéens juchés sur des rollers les observent et devisent. Des commentaires rustiques sur l’anatomie prussienne planent jusqu’à mes oreilles. Je traverse la place, amusé. Brasserie Zimmer, juste en face, je m’assieds à une table, tout près de la baie vitrée, pour profiter du spectacle, en attendant. Fendant les quelques mètres qui séparent les deux groupes, mon rendez-vous surgit; il marche droit, insensible à la scène alentour. Je ne le connais pas, mais la
vision correspond parfaitement à la description que j’en ai reçue. Il entre, cherche du regard; nous nous saluons.
Alain Damian est un ancien agent, un soldat récemment retraité des services français, un homme de terrain, acteur et témoin de la dimension opérationnelle de ces activités. Nous concluons un marché: il consent à être cité et à me décrire comment les professionnels pratiquent techniquement le renseignement économique si j’accepte, en échange, de ne rien dévoiler de son passé. Aujourd’hui, ayant abandonné une vie de clandestinité, il transmet à des apprentis gourous en intelligence économique son vade-mecum du parfait agent. Il en parle comme un artisan qui, amoureux de ses outils et de son métier, dépeint son ouvrage. L’ancien des services panage ses passions au sein du DESS «Ingénierie de l’intelligence économique », à l’université de Marne-la-Vallée 1.À l’issue de ses interventions, certains étudiants chancellent devant les réalités qui les attendent. Alain Damian n’est pas un théoricien, ni un de ces soi-disant conseillers dont l’activité en intelligence se limite à la consultation de banques de données et à la lecture de la presse économique. Son expertise se concentre sur des zones taboues, les «grises » et les «noires », comme les nomme la gente initiée. Elles désignent des endroits où dorment des informations dont le recueil comprend la violation d’une loi, voire de plusieurs.
De taille moyenne, la cinquantaine, les cheveux blancs coupés en brosse, le torse bombé, le menton relevé, Alain Damian arbore ces façons qui révèlent de longs passages dans les casernements. Son phrasé est sec, direct, porté tantôt par de la franchise, tantôt par de la timidité.
« Inutile de se voiler la face. Les choses les plus intéressantes, naturellement, sont souvent les mieux cachées, donc en zone grise ou noire. En plus, comme toutes les sociétés réalisent progressivement l’importance de ces questions, elles protègent davantage les informations sensibles. Donc, il devient plus fréquent de passer par le gris ou le noir pour les obtenir », assène-t-il.
Tous les groupes industriels étudient désormais les questions de sûreté avec sérieux. Ils investissent pour défendre les sites, prévenir certaines indélicatesses et contrôler la masse d’informations diffusées. Ces nouvelles habitudes contraignent des professionnels de la trempe d’Alain Damian à opérer de manière plus subtile, plus agressive aussi. Il définit la couleur de ces zones à dangerosité variable selon leurs conséquences juridiques: zone blanche, pas de poursuite possible; zone grise, il y a délit; on entre en zone noire par un acte criminel. Je lui soumets plusieurs exemples de recherches de renseignement, glanés lors de diverses rencontres. Nous les classons selon sa typologie des actes de l’ombre.
Pour éprouver sa pédagogie, je choisis le cas d’un grand constructeur de téléphones cellulaires à propos duquel une agence de renseignement - publique ou privée – souhaite «connaître les priorités de développement». Une première phase consiste à élaborer un plan de renseignement, un «PR », chuchotent les initiés, qui fixe le but de la mission et les différentes étapes pour l’atteindre. Ici, il s’agit d’abord de rendre l’objectif précis, palpable. « Connaître les priorités de développement » se traduit dans le PR par «découvrir les nouveaux téléphones conçus par leur laboratoire de recherche, évaluer leurs résultats, déterminer le moment où la société sera en mesure de les commercialiser ». Le PR distingue alors plusieurs actions pour aboutir à ce niveau de connaissance. Les premières, régulièrement anodines, offrent un panorama sur la société, ses caractéristiques, sa culture. Ces données conditionneront les prochaines étapes. À ce stade, nous sommes en zone blanche. Le déroulement de l’opération prévoit d’acheter des actions de la société, cotée en Bourse pour un montant symbolique. L’agent se présente ici comme un modeste épargnant, il se confond aisément dans la masse des petits actionnaires. Dans la société, il s’adresse au bureau chargé des relations avec les actionnaires. On lui communique les derniers rapports annuels, des plaquettes sur les diverses activités. Cette première documentation complète les éléments pris au Registre du commerce et des sociétés de la ville où réside le siège de l’entreprise; n’importe quel citoyen y obtient sur simple demande les comptes et les statuts archivés. Notre agent assiste aux différentes assemblées d’actionnaires, visite les sites, et, avec le temps, noue des relations, sympathise avec d’autres détenteurs d’actions, se lie avec des journalistes eux-mêmes fins connaisseurs de la société, et sonde leur esprit. Il construit un réseau de sources en s’appuyant, pour l’essentiel, sur des documentations publiées par la société, et des discussions financières. D’un point de  vue légal, rien de répréhensible, son comportement ne s’écartant pas des droits réservés aux actionnaires et des habitudes de la vie des affaires. Pourtant, l’analyse des données recueillies établit déjà des tendances sur la stratégie de l’entreprise. D’après les premiers résultats glanés, les responsables de la société parient sur les téléphones portables par satellite, connectés à un réseau composé d’une constellation de micro satellites et capables d’acheminer les appels quelle que soit la situation géographique des correspondants: un marché d’avenir dans la téléphonie. Des accords l’attesteraient. Un contrat de partenariat existe depuis peu entre la société, un lanceur de satellites et un exploitant de réseau; un communiqué obtenu lors d’une assemblée d’actionnaires l’indique. Aussitôt, le PR s’adapte.
Tandis que le premier agent poursuit sa vie de petit porteur, une nouvelle opération cible le laboratoire. Un jeune scientifique postule en qualité de stagiaire. Il se prévaut d’un pedigree idéal pour la société. À la lecture de son curriculum, il s’avère très savant en matière de communication par satellite, mais il ne prétend pas travailler sur ces aspects, afin de ne pas éveiller les soupçons. Si la société mise bel et bien sur ce marché, elle l’orientera fort probablement sur ces questions. Nous voici alors en zone grise, un agent, lui-même scientifique, s’infiltre dans l’entreprise en la trompant sur son identité et sur ses motivations réelles. L’ordonnateur du PR supervise maintenant deux hommes, l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur de la société. Sur cette base, il lance des actions appelant diverses catégories de moyens.
«Il n’existe que trois procédés pour arriver à nos fins : le renseignement technique, le renseignement humain et le renseignement opérationnel », professe Alain Damian.
Après deux semaines de stage, on confie à notre jeune scientifique une étude sur les récepteurs de communication par satellite. Trois semaines plus tard, il certifie la valeur des indications initiales: le laboratoire de recherche se fixe bel et bien la conception de ces appareils comme priorité. Maintenant, la suite de sa mission consiste à identifier la personne responsable du projet, sans prendre le moindre risque. À l’issue des deux mois de stage, il y parvient. Le directeur de la mission crée alors une arborescence d’actions, afin de multiplier les chances d’atteindre l’objectif.
Le PR combine plusieurs opérations de renseignement: d’abord sur l’ingénieur en chef du laboratoire, puis sur son supérieur hiérarchique, le directeur général chargé du suivi du dossier. Deux agents s’attachent à tout connaître de la vie de ces individus. Ils disposent, eux, d’un réseau dans les grandes administrations et dans les organismes publics. Grâce à un contact privilégié avec un cadre des télécommunications, ils obtiennent tous les numéros de téléphone composés par les deux hommes, au domicile et au bureau. En remontant sur plusieurs mois, ces renseignements mettent en évidence leurs relations privilégiées. Auprès de la mairie, les agents reçoivent copie des différents fichiers d’état civil, cela pour connaître leur situation familiale.
L’étape suivante nécessite un contact à un niveau élevé dans un organisme de Sécurité sociale; avec les noms, les dates et lieux de naissance obtenus en mairie, un fonctionnaire extrait les relevés des cotisations versées par les employeurs au cours des dernières années. Ils recomposent alors le passé professionnel. Dans un deuxième temps, ils opèrent en Utilisant pour couverture une agence de recrutement et interrogent leurs anciennes entreprises, préférant discuter avec les directeurs de ressources humaines. Ils recherchent dans ces entretiens d’éventuels points faibles: l’une des cibles a-t-elle été licenciée pour des décisions heurtant la déontologie du patron ou pour des commissions suspectes sur certains contrats? S’agirait-il d’individus corruptibles ? Aucune approche n’est tentée à cet instant. Le PR impose ensuite d’appréhender correctement le train de vie des deux salariés. Les déclarations de revenus y pourvoient partiellement, car elles renseignent sur le patrimoine. D’habiles relations avec des membres de la Banque de France fournissent les ficoba - fichiers de coordination des banques -nécessaires. Ils répertorient pour chaque individu tous les comptes et les agences bancaires qui les abritent. Des contacts, dans chacune des banques concernées, apportent les relevés de compte des intéressés, au moins sur une année. Toutes ces informations rassemblées dressent le portrait des deux cibles; incidemment, elles nécessitent d’importantes sommes en liquide pour rétribuer discrètement chacun des contacts. Le PR prévoit, parallèlement, de s’imprégner de la vie quotidienne des deux hommes. Des techniciens installent des systèmes d’écoute sauvage, le plus souvent au domicile; au bureau, la multiplicité des lignes et la présence d’un standard rendent la tâche plus complexe.
«Les écoutes sauvages, c’est du renseignement technique très gris. Il ne faut pas négliger leur existence. En France, les estimations les plus prudentes parlent de cent mille interceptions illégales par an », précise Damian.
Si la mission dispose de moyens, son responsable double ce dispositif d’écoute. De nos jours, les améliorations les plus récentes en matière de renseignement technique concernent précisément les téléphones portables, ceux qui sont utilisés par des millions de personnes chaque jour. Il s’agit de placer un micro émetteur miniature à l’intérieur du portable, connecté à la batterie du téléphone, utilisant une fréquence qui n’interfère pas dans les communications. Eu égard au secteur dans lequel ils évoluent, l’ingénieur en chef et le directeur général  possèdent certainement un mobile. Après l’avoir subtilisé un court instant pour installer le micro, deux hommes les suivront en permanence, mais à bonne distance, dans une voiture. Les micros émettent avec une portée maximale de quatre cents mètres, mais celle-ci varie en fonction du relief et de l’architecture des bâtiments. Pourvus d’un récepteur, ils enregistreront non seulement les appels avec le portable, mais également toutes les conversations tenues dès lors que l’utilisateur met son téléphone en veille, et le garde à proximité. Naturellement, toutes les discussions liées au développement des communications satellites, une fois transcrites, rejoignent au plus vite le bureau des responsables de la mission.
Le PR prévoit par ailleurs de recruter des sources humaines, dans le cadre d’une troisième action…